Il ne se passe pas un jour sans que Donald Trump ne se retrouve à la « une » de l’actualité. Son « tube » financier de l’été, ce sont les stablecoins, une cryptomonnaie qui se veut fiable, sur laquelle il a décidé de s’appuyer, et pour laquelle il a mitonné une réglementation sur mesure. Les milliardaires du secteur qui ont financé sa réélection sont aux anges et le « crypto président » continue à en tirer profit allègrement. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.
Virage à 180 degrés
Les postures matamoresques de Donald Trump ne peuvent masquer l’évidence : les Etats-Unis font face à un double déficit, commercial et budgétaire, ainsi qu’à une dette publique abyssale, ce qu’il s’empresse d’imputer à d’autres selon une méthode qui a fait ses preuves. Tout en enjoignant à la Réserve fédérale (FED) de baisser les taux d’intérêts et en menaçant son président Jerome Powell qu’il a lui-même nommé, il a décidé de s’appuyer sur les cryptomonnaies, dont les États-Unis sont les premiers émetteurs au monde, pour l’aider à sortir de l’ornière. A l’intention des non-initiés, il s’agit d’actifs numériques, enregistrés dans un registre (la blockchain) censé être inviolable et qui peuvent permettre de stocker des valeurs ou d’effectuer des paiements et transactions, rapidement et sans frais, en marge des circuits traditionnels que sont les banques ou les grands organismes comme Visa ou MasterCard. On se doit d’ajouter qu’à l’image du bitcoin, leur tête de gondole, ils ont été surtout perçus jusqu’ici comme une bulle spéculative, sorte de jeu de hasard aux fluctuations dignes d’un grand huit, et même comme le paradis des arnaques. Lors de son premier mandat, on avait d’ailleurs quitté un Donald Trump hostile aux cryptomonnaies – une « escroquerie » doublée d’une menace contre le dollar, disait-il alors. Quatre ans plus tard, il a donc viré de bord à 180 degrés. « Les actifs numériques sont l’avenir, ils propulseront notre grande nation à des années-lumière devant la Chine et l’Europe. C’est bon pour le pays et pour le dollar », a-t-il « rectifié », omettant d’ajouter que c’est bon pour lui aussi. D’une pierre deux coups, il renvoie l’ascenseur aux magnats du numérique qui l’ont soutenu pour sa réélection et auxquels il a promis de faire des Etats-Unis « la capitale mondiale des cryptomonnaies », mais il soigne en même temps son compte personnel que les investissements cryptos ont fait décoller, ils constituent aujourd’hui si l’on en croit Forbes plus de la moitié de sa fortune évaluée à 5,5 milliards de dollars. Un mélange d’intérêts privés et de pouvoir public risqué et explosif, pour ne pas parler de conflit d’intérêts sans précédent. Même si la Constitution américaine ne l’interdit pas formellement, comment qualifier autrement le fait de réguler au nom de l’Etat des produits financiers que l’on émet soi-même, via notamment la plateforme World Liberty Financial liée à l’ensemble de sa famille, dont il est l’inspirateur et qui signe même des contrats avec des fonds étrangers ? Pour la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, c’est « de la corruption à ciel ouvert ».

Genius Act
Les cryptomonnaies restent déroutantes et mal comprises du grand public ? Elles sont mal fréquentées et sujettes à des fraudes ou des scandales ? A l’image du bitcoin, elles sont trop volatiles pour servir de moyen de payement ou d’unité de compte ? Qu’à cela ne tienne, le président poursuit son plan sans accroc, les cryptos atteignant sous cette impulsion un niveau record. Son « arme fatale » s’appelle les stablecoins, des cryptoactifs qui répondent aux principales critiques énoncées plus haut en étant adossés à des valeurs réelles. Pour l’heure, 99% d’entre eux sont indexés sur le (cours du) dollar et les bons du Trésor américain, avec un taux de change fixe de un pour un. En principe, la sécurité des fonds est donc garantie et ils sont rapidement disponibles sur la blockchain, sans intermédiaire. D’autant qu’en paraphant cet été ce qu’il a appelé le « Genius Act » (on ne se refait pas), Trump a imposé aux émetteurs de détenir en réserve, pour chaque stablecoin émis, son équivalent en dollars ou en bons du Trésor. De cette manière, si tout le monde fait son job, les utilisateurs sont protégés contre une possible vente massive et un écroulement du système. D’une pierre non pas deux comme écrit plus haut mais trois coups : l’institutionnalisation des stablecoins en tant que moyen de payement international poursuivrait encore un autre but, plus sous-terrain, dans le cadre d’une stratégie économique plus large, celui de redorer le blason du dollar comme monnaie hégémonique et de financer indirectement la dette publique US. Lorsque des sociétés privées comme Tether et Circle, les deux géants du secteur, émettent des stablecoins dans le monde, en échange de leurs jetons elles collectent des dollars qui sont le plus souvent investis ensuite dans des bons du Trésor américain ou équivalents. Le billet vert circule ainsi sans avoir besoin d’ambassades, de troupes ou de banques, sur un marché que des spécialistes du secteur voient décupler dans les trois ans avec la nouvelle réglementation américaine. C’est donc une classe d’actifs à suivre et à surveiller. Y compris pour des géants du commerce comme Amazon, Meta, Walmart, Booking qui rêvent de contourner Visa, Mastercard et les banques, ou par ces trois derniers justement qui doivent composer avec de nouveaux concurrents potentiels. Les banquiers pourraient en effet voir de l’argent en dépôt migrer vers les stablecoins; même si ceux-ci ne peuvent en théorie générer d’intérêts. « Je ne sais pas pourquoi on voudrait utiliser des stablecoins plutôt qu’un simple paiement », dit le président de JP Morgan, « mais le fait est qu’ils sont bien réels, nous allons donc nous impliquer afin de les comprendre et de les maîtriser. » Il était probablement plus que temps que l’Europe et sa Banque centrale s’en préoccupent elles aussi et soutiennent l’émergence de stablecoins libellés en euro, dûment réglementés.
Maître du dérèglement
Les marques de soutien de Donald Trump aux cryptos se sont en tout cas multipliées, dans un cadre 100 % privé et néolibertarien puisqu’à l’inverse de ce qui se passe en Europe il a défendu à la banque centrale américaine (FED) d’en émettre. Même si les stablecoins sont quelque part connectés à la finance traditionnelle par les valeurs auxquelles ils sont adossés, seules des entités privées peuvent donc initier et gérer des actifs numériques aux Etats-Unis, sans ingérence fédérale. Le président a en outre créé une réserve stratégique de 200.000 bitcoins constituée d’avoirs issus de saisies judiciaires – confirmation que le parcours des cryptos n’a rien d’un long fleuve tranquille – ils y sont stockés pour une durée illimitée. Mais ce qui a peut-être fait le plus de bruit Outre Atlantique dans cette « révolution de la finance digitale made in Trump » c’est qu’il a ouvert la voie à l’intégration des cryptomonnaies, bitcoin et autres actifs alternatifs comme le capital-investissement, dans la gestion du plan d’épargne retraite emblématique de 90 millions d’Américains de la classe moyenne, lequel repose généralement sur des investissements « sages » en actions et obligations. De quoi transformer ces derniers en terrains d’expérimentation financière, avec potentiellement plus de rendement mais aussi plus de risques, de crashes et de litiges. Où le maître du dérèglement et du chaos nous emmène-t-il, entre vision futuriste (ou opportuniste) et enrichissement personnel ? On voit bien l’objectif, faire de ces cryptomonnaies autrefois obscures un élément central du paysage financier et accélérer leur développement. Est-ce que cela rendra l’investment great again, est-ce que les transactions vont vraiment devenir plus rapides et moins coûteuses via la blockchain, est-ce que cela donnera les longueurs d’avance aux Etats Unis que Trump annonce ? Ou a-t-on là tous les ingrédients de la prochaine crise financière mondiale façon subprimes comme le craignent certains économistes ?
L’avenir au passé
Des experts universitaires ont en tout cas déjà estimé la nouvelle loi trop laxiste en matière de protection des consommateurs et de restrictions pour les entreprises émettrices. Quant à Paul De Grauwe, professeur à la London School Economics, il se réfère dans le journal De Morgen aux leçons de l’histoire économique, craignant que celle-ci ne se répète. Le monde a changé, mais pas les hommes et leur rapport à l’argent. « Le gouvernement américain pousse au free banking et cela me fait plus penser au passé qu’à l’avenir », dit-il. « Au 19e siècle, aux Etats Unis, les banques privées pouvaient émettre leurs propres dollars contre de l’or ou de l’argent avec la promesse pour les clients de pouvoir les reconvertir dans la même quantité de métaux précieux. Sauf que les fraudes, escroqueries ou faillites ont été monnaie courante et que des gens paniqués ou grugés y ont laissé une grande part de leur patrimoine. Il y avait de fréquentes crises bancaires, l’économie tombait en récession. C’est pour sortir de ces misères que l’on a mis en place une banque centrale, la Réserve fédérale, celle que l’on cherche à écarter aujourd’hui. Le Genius Act impose aux émetteurs de conserver autant de valeurs qu’ils mettent de stablecoins en circulation, mais, si tout le monde peut lancer sa propre monnaie, qui va s’assurer de l’intégrité et de la transparence de ces nouveaux banquiers, comment va-t-on vérifier qu’ils remplissent leurs obligations sans tricher compte tenu des millions de notations enregistrées sur les grands livres digitaux que sont les blockchains et avec un gouvernement juge et partie dont la philosophie générale est de déréguler à tout va ? On doit probablement s’attendre à ce qu’il y ait quelques failles dans le contrôle, le risque de se retrouver comme au 19ème siècle, avec des crises financières chroniques, me paraît donc bien réel. »
