Depuis plus d’un siècle, les habitants de Knokke-le-Zoute entretiennent avec la Hollande voisine une relation passionnée, discrète, parfois intéressée… mais toujours fidèle. Car au fond, le Zoutois a deux passions : regarder la mer… et regarder ce qu’il y a de l’autre côté de la frontière. Par Hugues de Waele
Aujourd’hui, on traverse la frontière à bicyclette pour manger des moules, acheter du vieux fromage ou assister à une exposition en Zeeland. Mais autrefois, ce petit passage vers le Nord avait une toute autre saveur : celle du risque, de la débrouille… et parfois du genièvre clandestin. Durant la Première Guerre mondiale, passer la frontière hollandaise n’avait rien d’une promenade digestive. La fameuse “frontière électrique” installée par les Allemands transformait la campagne entre Knokke et la Zeeland en terrain d’aventure à haut voltage… au sens littéral. Certaines grand-mères du Zoute racontaient encore, cinquante ans plus tard, comment un simple vélo sans lumière pouvait transformer un honnête citoyen en espion international.
L’hiver : saison du beurre, des cigares et des douaniers nerveux
Puis vint l’entre-deux-guerres et l’après-guerre. La plage se vidait, les villas fermaient leurs volets… mais les Zoutois, eux, continuaient à traverser la frontière. Les plagistes, serveurs de plage et policiers saisonniers, qui l’été surveillaient élégamment les vacanciers, occupaient parfois leurs hivers à des activités commerciales plus… créatives. On passait du beurre, des cigarettes, des cigares hollandais, du café, du genièvre et parfois quelques produits dont personne ne demandait trop précisément la provenance. À cette époque, la frontière avec la Hollande ressemblait moins à une ligne diplomatique qu’à un vaste marché parallèle avec vue sur les polders. Les douaniers connaissaient tout le monde. Et tout le monde connaissait les douaniers.


Sluis, capitale belge officieuse du “petit détour”
Puis arriva l’âge d’or des bons de caisse et des achats malicieusement transfrontaliers.
Pendant des décennies, Sluis devint presque une annexe commerciale de la côte belge. On y allait “juste pour regarder”, comme on entre innocemment dans une pâtisserie.
Les parkings débordaient de Mercedes belges. Les coffres revenaient mystérieusement plus lourds qu’à l’aller : alcool, cigarettes, fromage, beurre… ou encore TV moins chère qu’ici !
Aujourd’hui : vélo électrique, culture et moules
Les temps ont changé. Les frontières ont disparu, les douaniers aussi, et le contrebandier moderne roule désormais en vélo électrique avec casque assorti.
Mais le réflexe du Zoutois demeure intact : dès qu’un week-end arrive, il faut aller “voir ailleurs”. Et il faut reconnaître que la Zélande voisine offre de très bonnes raisons de traverser l’ancienne frontière : les remparts et petites rues de Sluis, les plages immenses de Cadzand, les réserves naturelles du Het Zwin, les huîtres et fruits de mer de Yerseke, les terrasses paisibles de Middelburg, les pistes cyclables où même les retraités vous dépassent à 28 km/h sans effort apparent.
Au fond, les relations entre Knokke-le-Zoute et la Zélande racontent une histoire très belge : celle d’un peuple convaincu depuis toujours que ce qu’il cherche se trouve peut-être juste un peu plus loin, c’est-à-dire alleurs… surtout si c’est moins taxé.
