Il y a trente ans, on n’en parlait presque jamais, aujourd’hui le mot est sur toutes les lèvres, certains estiment même l’impact du mental dans la réussite d’une carrière à 70 %. La kiné du sport et hypnothérapeute Dominique Eloy l’évalue plutôt juste au-dessus de 50 %, mais en 35 ans de carrière elle a pu en constater l’importance. Tour d’horizon.
Quand on parle de préparation mentale en sport, particulièrement en tennis, on pense instinctivement à l’apport d’un psychologue. Dans son cabinet de Nalinnes, Dominique Eloy bondit immédiatement sur la balle pour corriger le tir : « Ils sont nombreux à s’instituer « préparateur mental » parce que c’est un métier qui n’est pas protégé, mais combien connaissent vraiment le sportif, ses besoins, ses nécessités, or c’est ce qui compte le plus, je ne suis pas psychologue de formation mais je maîtrise une série d’outils qui peuvent faire avancer la personne, l’aider à aller au-delà. » Depuis cinq ans, cette kiné du sport, qui a multiplié les spécialisations en Belgique et à l’étranger, est ainsi devenue hypnothérapeute, une approche encore souvent méconnue mais aux bienfaits avérés, qui peut agir sur la confiance en soi, le stress chronique, les blocages psychologiques, la dépression, les phobies ou les douleurs physiques. Certes médiatiquement discrète, Dominique Eloy a déployé plus d’une corde à son arc au fil des années. Elle a accompagné les « golden years » du Spirou Charleroi basket, côtoyé les fanas du sport moteur, RACB, trial, endurance, circuit, rallye, 24 h du Mans, F1, les Marc Duez, Thierry Neuville, Stoffel Van Doorne ou autre Jérome D’Ambrosio, elle a même bouclé trois Dakar, en assistance rapide le jour, comme kiné la nuit. Elle a collaboré en externe avec Thierry Van Cleemput et l’ensemble du staff de la fédé de tennis francophone, elle a travaillé avec Justine Henin, fut kiné en Fed Cup à la belle époque de nos deux « numéro une » mondiale, a suivi Steve Darcis durant toute sa carrière, enchaînant il y a deux ans avec Raphaël Collignon que notre capitaine de Coupe Davis entraine et motive depuis qu’il est sur le circuit pro. Elle s’occupe enfin du champion du monde (français) de plongée en apnée. Dans son cabinet kiné, où l’on ne croise pas que des sportifs, elle est surtout spécialisée en orthopédie/traumatologie. « Même si je reconnais qu’il y a quelque chose d’excitant dans l’adrénaline du haut niveau, il ne m’obsède pas », souligne-t-elle, « je suis là pour essayer que les gens, jeunes ou moins jeunes, qui me consultent trouvent un équilibre, quels qu’ils soient ». Elle court aussi à pied, adore pratiquer le kite surf et la planche à voile. Bref, un agenda full de chez full qui ne l’a pas empêchée de trouver quelques minutes pour nous parler de tout ça.

Play Tennis & Padel : Commençons par une question d’ignare : c’est quoi l’hypnothérapie, et ne fait-elle pas un peu peur ?
Dominique Eloy : L’hypnotiseur canadien Messmer, qui sur scène va parfois jusqu’aux limites de l’indécence, n’a pas fait notre pub, c’est un fait, mais fort heureusement les gens me connaissent, ils ont confiance, ils savent que ce que je fais n’a rien à voir avec des tours de foire. En hypnothérapie, ce qui compte c’est le mot thérapie, et le patient reste conscient, éveillé, mais c’est un état de conscience modifié qui conduit à une situation de détente, de relâchement, de veille, de laisser aller, qui permet d’abord d’obtenir un maximum d’éléments, d’indices, qu’est-ce qui coince, où ça coince, pourquoi ça coince. Il y a juste moi, ma voix, à l’occasion un petit accessoire genre pendule, ils m’entendent toujours, parfois dans le lointain disent-ils. Il y a différents états de transe, en fonction des individus qui y sont plus ou moins réceptifs, c’est pour ça que cela fonctionne mieux avec certains qu’avec d’autres. Il faut bien sûr que la personne soit « open », sinon c’est inutile, mais jusqu’ici il n’y pas de cas où je ne sois pas arrivée à la mettre en hypnose. Une fois cet état atteint, on peut remodeler les croyances limitantes du patient qui l’empêchent d’atteindre ses objectifs – je ne suis pas assez fort, pas assez grand, je ne tape pas assez bien la balle -, il a alors accès à ce qu’on appelle son « potentiel véridique », il réalise que ses peurs sont irrationnelles et il les chasse inconsciemment. En quelque sorte, on le reconditionne grâce au subconscient. Après, je donne des consignes pour la suite – exercices, visualisation, autohypnose, cohérence cardiaque – et tout dépend également de ce qu’on en fait, mais je n’ai jamais connu d’échec complet.
PT&P : C’est donc la méthode que vous avez utilisée avec Raphaël Collignon ?
DE : Il était demandeur, prêt à essayer. C’est un garçon intelligent, il pensait pouvoir y arriver seul, mais s’est rendu compte que ce n’était pas le cas. Je suis tenue par le secret professionnel, mais ce n’est un secret pour personne qu’il était question de la maîtrise du stress et des émotions. Les peurs d’échouer ou de réussir sont très proches. A la fédé, tout le monde avait détecté son gros potentiel, mais constaté aussi qu’il avait un souci de gestion et n’arrivait pas à performer en match au niveau qui pouvait être le sien. On a travaillé ensemble durant un an et demi, y compris en visio jusqu’à deux fois par semaine quand il était à l’étranger. Même si ce n’est pas du tout ce que je préfère, c’était mieux que rien. Il a choisi d’arrêter la collaboration au début de cette année, s’estimant à présent autonome, et cela s’est très bien passé. Quand on voit le chemin parcouru depuis deux ans, on ne peut évidemment pas dire que cela ne lui convenait pas. Je pense que sa prise en charge mentale pour performer lui a permis de calmer le jeu, de poser un cadre de manière générale, sa manière de fonctionner a changé. Si vous me demandez mon avis, je dirai qu’il a fait un bond en avant dans tous les domaines, mais qu’il n’est pas du tout au top qu’il pourrait atteindre. On n’a pas tout vu. En même temps, sait-on jamais jusqu’où on pourra amener quelqu’un à se surpasser, ou jusqu’où il voudra bien aller, ou jusqu’à quel point on pourra chasser le naturel sans qu’il revienne au galop. Quelque part, ce sont aussi des choix et des réponses qui appartiennent à chacun.
PT&P : Qu’est-ce qui vous a amenée à élargir votre palette de kiné du sport vers cette dimension plus mentale ?
DE : Le vide que j’ai constaté à ce niveau tout au long de mon parcours. J’avais la casquette de kiné, mais physique et mental sont à ce point liés qu’on ne peut les dissocier. On est à l’écoute du sportif, on essaie de l’aider, on est confronté à ses problèmes au quotidien, on constate aussi nos limites et on essaie de les lever en ajoutant un « plus » à notre bagage, comme l’hypnothérapie il y a cinq ans. Quand j’étais avec Justine et Carlos, j’ai aussi beaucoup travaillé la kiné maxillo-faciale parce que je voyais que beaucoup de choses chez elle passaient par là, j’ai également mis au point à l’époque une technique de gestion du stress physique que j’ai beaucoup utilisée par la suite. Swiatek, Osaka, Medvedev, Zverev, Djokovic, que sais-je… on voit bien que, même si on n’arrive à rien sans physique et sans technique, le mental se trouve de plus en plus souvent au centre du débat. Cela ne concerne cependant pas tout le monde, certains ayant déjà un mental en acier trempé d’origine. C’était le cas de Steve Darcis. J’étais littéralement admirative. Son corps n’a pas arrêté de lui mettre des bâtons dans les roues, ses blessures à répétition l’obligeaient au surplace, je lui disais parfois qu’il devait y avoir quelque part une poupée à son effigie dans laquelle un sadique piquait des aiguilles (rires). Il n’en montait pas moins toujours sur le terrain avec la même hargne, la même détermination, qu’il devait aller chercher loin. Depuis qu’il est coach, Raphaël lui doit beaucoup.
PT&P : Quels sont les mots clés d’une préparation mentale ? Le tennis, qui véhicule tant de tics, de tocs et de superstitions, est-il le sport où elle se révèle la plus utile ? Et peut-on s’y entraîner comme s’il s’agissait d’un muscle ?
DE : On en a plus besoin dans les sports individuels, c’est un fait. En équipe, si on a un jour « sans », il y en a d’autres autour de vous pour rattraper le coup. Quand on est tout seul, c’est sans filet. J’ai beaucoup travaillé dans le tennis, et je continue aujourd’hui avec Emilien Demanet et Jack Loge, parce que tout le monde me connaît dans ce monde-là, mais l’athlétisme, par exemple, est peut-être encore plus dur mentalement, on bosse pour de grands rendez-vous qui n’ont lieu que tous les deux ans, on n’a pas droit à une deuxième balle ou à une séance de rattrapage la semaine suivante. Et je ne vous parle pas de la plongée en apnée où le gars risque sa vie. Alors oui, un mental cela s’entraîne, et au plus vous y travaillez au plus il deviendra réactif et efficace en profondeur. Le plus important, la base, pour avoir un gars solide sur le court, c’est la confiance et l’estime de soi. Comme dans la vie de tous les jours, finalement. Celui qui a la prétention d’être chef d’entreprise et qui n’a pas grande estime de lui-même, ni confiance en lui, a peu de chances d’y arriver. Quant aux superstitions, ce n’est pas ce qui manque chez les sportifs. En 35 ans, j’en ai vu de toutes les sortes, du sous-vêtement que l’on veut garder quoiqu’il arrive tant qu’on gagne à la place que l’on occupe dans le vestiaire ou l’ordre immuable dans lequel on fait les choses. Si vous saviez ce que l’on m’a parfois demandé d’insérer dans un « tape » vous ne me croiriez pas. Cela peut frôler la pathologie comme avec les bouteilles, le short ou les cheveux de Nadal, mais tant que ce n’est pas nocif et que cela aide à progresser vers l’état d’énergie et de confiance où l’on doit être pour performer, ce sont des rituels qui me font peut-être sourire mais qui ne me dérangent pas, je m’adapte.
Par Christian Carette.
