CE QUE VOTRE POSTURE COÛTE À VOTRE MARGE

CE QUE VOTRE POSTURE COÛTE À VOTRE MARGE

Il y a toujours, derrière les résultats d’une organisation, quelque chose que l’on ne voit pas. Je me retrouve, il y a quelques mois, face à un dirigeant d’agence immobilière. Tout, chez lui, raconte une histoire solide. Une structure bien installée, une équipe expérimentée, une réputation construite avec le temps. Rien qui, en apparence, justifie une inquiétude particulière. Et pourtant, quelque chose ne va pas.Il ne parle pas d’un effondrement. Pas de rupture brutale, pas de signal d’alerte évident. C’est plus diffus. Une érosion silencieuse. Les dossiers prennent plus de temps, les négociations deviennent plus tendues, les commerciaux hésitent davantage. Et surtout, il y a cette sensation difficile à nommer… comme si l’organisation avance, mais sans le même souffle. « Le marché s’est durci », me dit-il. Bien sûr. Les acheteurs négocient davantage, les banques deviennent plus exigeantes, les vendeurs plus hésitants, les marges se resserrent. C’est vrai.

Mais en l’écoutant, quelque chose ne colle pas. Comme si cette explication ne racontait qu’une partie de l’histoire. Je lui demande simplement ce qui, selon lui, a réellement changé ces derniers mois. Il commence par parler du marché, des clients, du contexte. Puis il s’arrête. Un de ces silences courts, mais qui disent déjà beaucoup. Comme s’il réalise quelque chose.« Moi… mais ça ne se voit pas », ajoute-t-il à voix basse.

Je lui pose une autre question :
« Qu’est-ce qui te fait dire que ça ne se voit pas ? » Il prend un temps, puis répond :
« Ils ne le voient peut-être pas… mais je pense qu’ils le sentent. » Un silence s’installe. Puis il ajoute, presque surpris par ses propres mots :
« Je crois que je suis plus tendu qu’avant… mais je ne pensais pas que ça prenait autant de place. »C’est souvent à cet endroit que les choses commencent.Pas quand on comprend … , mais quand on voit ! Parce que ce qu’il vient de nommer, beaucoup de dirigeants le vivent sans forcément le formuler. Ils avancent, ils tiennent, ils ajustent. Mais dans ce mouvement, quelque chose se tend, se resserre, parfois sans qu’ils s’en rendent compte. Et cette tension ne reste jamais confinée. Elle circule.

Elle se diffuse dans des détails presque imperceptibles : une réponse plus sèche, une décision plus rapide, un espace de discussion qui se réduit. Rien de spectaculaire. Et pourtant, le climat change. Les recherches en neurosciences montrent que sous pression, lorsque la charge mentale augmente, notre capacité à prendre du recul diminue. L’écoute se réduit, les décisions se raccourcissent, et nous basculons plus facilement en mode réflexe qu’en mode discernement. Mais cela ne reste pas individuel. Les travaux sur la contagion émotionnelle ont montré que les états internes — tension, calme, confiance — se transmettent rapidement dans un groupe, souvent sans qu’un mot ne soit prononcé. Une équipe capte, s’ajuste, entre en résonance. Autrement dit, quelque chose circule. Et cette circulation peut être vertueuse… ou elle peut être vicieuse.

Un dirigeant clair et présent ouvre de l’espace. À l’inverse, une tension contenue peut contracter les interactions, réduire l’initiative et installer une forme de retenue. Rien d’immédiatement visible. Mais des effets bien réels. C’est cette dimension que j’appelle la matière noire du leadership. Une matière invisible, que l’on ne perçoit pas directement mais qui structure profondément ce qui se joue. Elle ne se voit pas dans un tableau de bord, mais elle influence la manière de décider, d’écouter, de déléguer, d’être en relation.

Et c’est souvent elle qui pilote. Pas consciemment…Inconsciemment, mais concrètement. Avec ce dirigeant, nous avons pris le temps de revisiter certaines situations : des décisions récentes, des moments de tension, des échanges restés en suspens.

Et en les regardant autrement, quelque chose s’est éclairé. Pas dans ce qu’il faisait, mais dans la manière dont il était ! Il commence à voir, par lui-même, à quel moment il se referme, reprend le contrôle trop vite, laisse moins d’espace aux autres. Rien d’excessif. Mais suffisamment pour modifier l’équilibre. Le changement n’est pas spectaculaire. Il s’installe progressivement. Sa manière d’écouter évolue. Ses décisions gagnent en clarté. Sa présence s’apaise. Et sans effort apparent, son environnement commence à réagir autrement. Les échanges deviennent plus fluides. Les initiatives réapparaissent. La confiance se réinstalle. Et avec elle, la performance. Le marché, lui, n’a pas fondamentalement changé. Mais quelque chose d’essentiel s’est ajusté. Sa posture.

C’est là que se situe, à mes yeux, un angle mort du leadership. Beaucoup continuent à penser que la performance dépend d’abord de ce que l’on met en place. Et bien sûr, cela compte. Mais dans des contextes plus incertains, ce n’est plus suffisant. Ce qui fait la différence se joue ailleurs.

Dans la qualité de présence.Dans la manière de tenir, d’écouter, de décider, de se regarder soi-même.Parce qu’à partir de là, la question change. Elle ne devient plus seulement : « Que fait le marché ? »Mais : « En quoi ma posture influence le système que je dirige ? »Et cette question est profondément concrète. Elle se joue dans la qualité des relations, dans la clarté des décisions, dans la confiance qui circule — ou non.

Plus le contexte devient incertain, plus la tentation est grande de se raidir. Et plus on se raidit, plus on limite le mouvement. Moins d’initiative, moins d’engagement, moins de fluidité. Et à terme, moins de performance. Beaucoup de dirigeants portent énormément. Les résultats, les équipes, les décisions, la pression. Et parfois aussi une forme de solitude que peu de personnes perçoivent réellement.

C’est précisément pour cela que cette matière invisible mérite d’être regardée. Pas comme un luxe. Comme une responsabilité. Parce que ce que l’on ne voit pas chez soi finit toujours, tôt ou tard, par apparaître quelque part chez l’autre … dans son organisation. Et c’est peut-être là que le leadership devient le plus exigeant. Non pas seulement dans la capacité à piloter. Mais dans la capacité à se regarder piloter. Parce qu’au fond, une organisation ne reflète jamais uniquement une stratégie. Elle reflète celui qui la dirige.

LA MATIÈRE NOIRE QUI VOUS PILOTE

La marge ne se dégrade pas toujours dans vos décisions.Elle se dégrade souvent dans votre posture.

La performance d’un dirigeant ne se joue pas uniquement dans ce qu’il fait.

Elle commence là où il accepte de voir ce qu’il ne voyait pas.

Présentation

Executive coach MCC, formateur et professeur à l’Académie du leadership & du Coaching, Francis Cantraine a occupé à trois reprises des fonctions de Directeur Général, confronté aux réalités concrètes de la performance, de la pression et de la décision. Aujourd’hui, il accompagne des dirigeants comme confident stratégique dans des moments où ce qui ne se voit pas devient déterminant : posture, lucidité, qualité de présence. Il intervient en Belgique et à l’international auprès de leaders évoluant dans des environnements exigeants, où la performance durable ne dépend plus seulement de ce qui est décidé, mais de celui qui décide.

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