Alain Zenner est un homme multiple. Toujours avocat, ancien enseignant à l’ULB, député bruxellois, sénateur et secrétaire d’État aux Finances, auteur de Pour une nouvelle culture fiscale et d’un Traité de l’insolvabilité en droit belge de 1900 pages, il trempe depuis le confinement sa plume dans l’encrier du vagabondage littéraire plutôt que celui de la science juridique. Ce qui, après le succès de Knokke-Le Zoute, un Dictionnaire ludique et érudit paru en 2022, nous vaut ce nouvel ouvrage.

Votre livre met en scène une douzaine d’amis qui parcourent notre littoral, de frontière à frontière ?
Oui. Un pèlerinage en quelque sorte, en souvenir du grand-père de leur hôte, Gautier, un médecin de Lille jouissant d’une villégiature familiale près de la côte. Cet aïeul avait fait le voyage à pied, en sens inverse, pour rejoindre le pays neutre qu’était la Hollande au début de la guerre 14-18, mais fut mitraillé par les Allemands en aidant des Belges à traverser la Hollandstellung électrifiée pour rejoindre le front via l’Angleterre. Et ces randonneurs papotent tout au long du périple. Selon leurs connaissances, ils évoquent tous les aspects de la vie antérieure et actuelle de chacune de ses stations balnéaires : origines et histoire, réserves naturelles, splendeurs architecturales, perles artistiques ou culturelles, personnalités marquantes, divertissements divers… Comment sont nés les concours de plage, qui sont les deux hommes de ce coin du pays qui ont été honorés par un prix Nobel de la Paix , qui a inventé les chars à voile, de quand datent les premiers cuisse-tax et comment ont-ils été conçus ?

Vous vous êtes basé sur des souvenirs de votre enfance gantoise, découvrant la côte avec vos parents.
Oui. Je dois beaucoup à mon père qui nous y initiait. Mais il ne s’agit pas que d’un guide : il y a aussi un élément fictionnel dans le récit. Ainsi les marcheurs se remémorent-ils des souvenirs d’enfance, des bribes de lecture, des traits d’esprit, des réparties amusantes qui divertiront le lecteur. Et ils abordent également des questions de société ou d’ordre philosophique qui le feront réfléchir. Longtemps je me suis levé de bonne heure pour faire moi-même fait cette traversée en trois jours, aux vacances de carnaval, à marée basse, sur l’estran, au plus près de la vague. Notre côte regorge de trésors de toute nature et d’étendues de dunes insoupçonnées où règne encore une nature vierge.
Si vous deviez définir votre vision du monde en quelques mots, quels seraient- ils et pourquoi ?
Ceux de cinq commensaux que Gautier aurait aimé pouvoir recevoir : Moise qui a dit que tout est loi, le Christ qui a dit que tout est amour, Marx qui a dit que tout est argent, Freud qui a dit que tout est sexe, et Einstein qui a dit que tout est relatif !
Dans un monde en constante évolution, quelles sont les valeurs que vous considérez comme immuables ?
Vérité et pardon. Je me réfère à la nièce de Gautier : « Constance avait cette faculté de n’avoir aucune gêne à se montrer telle qu’elle était. Elle considérait que le plus grand luxe que pouvait s’offrir un être humain était de vivre dans la vérité et elle ne s’en privait pas. » Au point de se trouver en conflit avec son père qui désapprouvait son affranchissement des normes sociales et du qu’en dira-t-on. « Fais attention », lui conseillerait Gautier, en la pressant de faire l’effort de se rapprocher de son frère. « On tend à pardonner à tout le monde, sauf à ses parents ! Ne tarde pas. Les morts sont sournois, comme disait Julien Green, ils partent toujours sans nous avoir laissé le temps de leur parler. » Vivre dans la vérité, en adéquation avec soi-même, et ne pas s’arrêter aux offenses, pardonner : quel luxe ! La meilleure voie vers le bonheur.
