Brigitte Bardot : Faut-il une raison pour l’aimer 

Brigitte Bardot : Faut-il une raison pour l’aimer 

« Quand je suis arrivé à Saint-Tropez l’été dernier, j’ai trouvé facilement une place dans le parking du port, bien que nous soyons samedi, jour du marché, parce qu’il n’était que 7 heure et demie. J’avais roulé toute la nuit dopé par la relecture de Vol de nuit de Saint-Exupéry. Hymne à la nuit, surpassement de soi, sens du devoir. Les tables triangulaires rouge de Sénéquier n’étaient pas encore dressées ; dans les ruelles les plus matinaux croisaient les derniers noctambules sortis du VIP Room ou du Byblos. Arrivé sur la terrasse de l’hôtel de la Ponche, avant de m’installer à une table, the place to be, du moins celle où devait démarrer mon reportage, je jette un œil à la célèbre plage en contrebas de la Ponche qui n’est pas la plus belle de Saint-Trop’, loin de là. La belle plage de Knokke-le-Zoute est à Knokke-le-Zoute mais la belle plage de Saint-Tropez est à l’arrière, c’est Canoubiers, là où a été tourné la série Sous Le soleil, près de La Madrague. En poursuivant la route des Salins on rejoint le rivage qui donne vers les plages de Ramatuelle où l’on trouve les grands lits de plages, la musique et les sauts à champagne comme désormais sur la plus chic des plages de la côte belge. »

©Daniel SIMON/Gamma-Rapho via Getty Images

Ni star, ni système

La Ponche était le décor habituel pour Brigitte, où ado, avec sa petite sœur, Mijanou, et ses parents, elles dégustent les tartines et les bols de café que leur prépare Margot, la patronne, quand elles débarquent chaque été du « Train bleu » avant de rouvrir leur maison de la rue de la Miséricorde, à deux pas. Brigitte a 15 ans. « Toujours adorable. Fine, intelligente, le mot gentil. » Comme Sagan, qui laisse ses piles de livres, achetés chez la libraire Hélène Gerstel, au bout du port. « Brigitte lisait tout et elle donnait tout. » Ni stars ni système. « Notre hôtel n’avait pas d’étoiles. Les étoiles, elles étaient à l’intérieur, » précise Simone la fille de la patronne. Picasso intriguait beaucoup la petite Simone. Il s’asseyait toujours à la même place, « là, à l’angle, pour admirer le golfe. Son amoureuse avait une maison pas loin ». Quant à ce trio bizarre… un petit qui louche, une grande en turban et un gars, le secrétaire : en 1953, Sartre, Beauvoir et leur secrétaire, Claude Lanzmann. Le Castor passant d’une chambre à l’autre. Le bar, les pêcheurs qui ont amarré leur « pointu » à côté, les vieux, les jeunes, les occupants italiens et allemands, tout le monde y vient, et, juste après la guerre, de drôles de Parisiens, des fadas qui parlent toute la nuit philo et jazz. Vian, Merleau-Ponty, Gréco, Daniel Gélin… « Et si on faisait ici un club comme à Saint-Germain ? » lance Vian pointant la vieille grange à côté du bar. Dany Lartigue, le fils de Jacques-Henri, et le chanteur Mouloudji décorent les tables. Le Club Saint-Germain-des-Prés-La Ponche naît en 1949, il sera le rendez-vous tropézien des années durant, sous le nom de Tropicana. Pierre Brasseur s’y déchaîne sur la piste. « Si les murs de la Ponche pouvaient parler… » soupire Juliette Gréco. Saint-Tropez c’est aussi la tarte tropézienne. Née en 1955 des mains du pâtissier polonais Alexandre Micka, cette brioche garnie de crème que découvre Brigitte Bardot lors du tournage de Et Dieu… créa la femme n’a pas encore été baptisée. Elle lui donnera un nom : la tarte tropézienne, qui a fait depuis l’objet d’un dépôt de brevet qui préserve son mystère.

Brigitte Bardot et le Général de Gaulle…

L’unique rencontre entre les deux Français vivants les plus connus dans le monde qui eut lieu en 1967 à l’Élysée, même si De Gaulle a dit un jour qu’au fond son seul rival international c’était Tintin, le jeune reporter belge. Cela faisait des années que le Général, au grand dam de tante Yvonne (« Cette femme qui se promène toute nue », « Mais Charles, vous n’y pensez pas ! ») rêvait de rencontrer l’actrice de Et Dieu créa la femme, qui alors avait déjà tourné 17 films, on l’a oublié. Pour l’édition 1967 de ce dîner annuel des Arts et des Lettres qui réunit les grands noms de la scène, du cinéma et de la télévision étaient conviés, entre autres, Raymond Devos, Annie Girardot, Jean-Paul Belmondo… et donc Brigitte Bardot, forte désormais de 38 films dont le bien nommé Paparazzi, court métrage documentaire sur le tournage du Mépris de Jean-Luc Godard, réalisé par Jacques Rozier. Le Général évoque Babette s’en va-t’en guerre de Christian-Jaque, sorti en 1959 où elle incarne une héroïne de la Résistance qui se retrouve à Londres. On y cite d’ailleurs à plusieurs reprises le nom du Général. Ce soir-là Brigitte Bardot arrive en « pyjama à brandebourgs », selon l’expression de Malraux. Vêtue d’un pantalon noir – peu protocolaire – et d’une longue tunique à galons. « Ah, c’est vous ! De loin, je vous avais prise pour un militaire », s’amuse alors De Gaulle. Unique rencontre, Brigitte Bardot confiera regretter de ne pas avoir plus connu le grand Général.

Et un jour… Vadim

Brigitte Bardot, petite fille catholique du quartier de Passy dans le 16e arrondissement de Paris à l’éducation stricte, se trouve laide (« Cette bouche trop envahissante ») et se sent mal aimée, même si elle n’a pas encore 15 ans lorsqu’elle pose pour la couverture du tout nouveau magazine Elle. Brigitte est une jeune fille de 15 ans qui cherche l’amour et la réussite et qui rencontre Roger Vadim. Son premier amour est lui-même raide dingue de cette jolie poupée à la tête bien faite. Grâce à cette rencontre avec l’assistant du prestigieux metteur en scène Marc Allégret, elle va grandir, s’émanciper, braver tous les codes. Nous sommes à la veille de la révolution sexuelle mondiale des boomers dont B.B. – qui voulait juste être danseuse – deviendra l’icône malgré elle. Bardot assume sa sexualité, et ne veut être ni une bonne épouse ni une mère de famille. Libre, rebelle et anticonformiste, cette femme amoureuse ne cherche pas à être un modèle. Laconique, elle a lâché récemment à un interviewer : « Les féministes sont des mal baisées ». « La liberté d’expression, notamment, est remplacée par une pensée sectaire. L’intolérance de la bien-pensance militante de gauche (mais pas seulement) est devenue, avec les années, un tribunal qui juge et condamne sans appel », dira-t-elle. En 1956, la sortie du film de ce jeune homme qu’est Roger Vadim Plémiannikov, Et Dieu… créa la femme, dont Brigitte est l’héroïne, crée l’événement et emmène B.B. au firmament. Mais comme un train peut en cacher un autre, Vadim filmera jusqu’à l’abnégation la naissance du nouvel amour de Brigitte. Jean-Louis Trintignant qu’il lui a littéralement mis dans les bras prend toute la place dans le cœur de Brigitte. La messe est dite. Normal, l’amour dure trois ans, a écrit Beigbeder. Dans le film culte, l’interprète de Juliette se lance dans un mambo endiablé, jupe ouverte, à Saint-Tropez. Torride mambo qui reproduit celui spontanée de Brigitte, improvisé lors d’une nuit dans une cave parisienne sous les yeux de son Vava et surtout, mazel tov ! du producteur Raoul Levy. Une scène choquante qui fera date et participera à la fondation du mythe planétaire de BB. « C’était rigolo parce qu’en fin de compte, il n’y a rien de choquant ! Le mambo que j’y danse a été totalement improvisé. J’ai laissé libre cours à mon instinct. J’ai dansé comme j’en avais envie, envoûtée par la musique, c’est tout ! Ça vous épate hein ? », s’était remémoré Brigitte Bardot dans un rare entretien à l’AFP, cité par France Info le 23 décembre 2016.

©Isopix

Liberté

Elle se permet de choisir ses hommes, de s’habiller et de se déshabiller comme elle l’entend, de dire ce qui lui passe par la tête. « Il faut une raison pour aimer ? » aurait-elle dit. Cette liberté sans faille la propulse au firmament et déchaîne autant de haine que d’adoration. Elle devient la muse de cette fameuse parenthèse enchantée, époque où les pulsions irrépressibles sont libérées pour le meilleur et pour le pire. Première star française dont l’image franchit toutes les frontières, influence toutes les modes, et crée une onde de choc planétaire. Le destin extraordinaire de cette jeune femme, conte de fées qui vire parfois au cauchemar, dresse aussi le portrait d’une époque. « Elle aime les hommes et elle l’assume. Ça ne se faisait pas à l’époque d’avoir un amant après l’autre, et en plus, même si cela se faisait, cela ne se savait pas, mais c’était impossible pour elle de se cacher, dès qu’elle mettait le nez dehors, elle se faisait choper », commente Danièle Thompson qui a réalisé avec son fils six épisodes d’un feuilleton pour la télévision publique française. « Quand j’ai fini Sous le soleil à Saint-Tropez, je me suis dit : “Je veux raconter Bardot”, parce que c’est toute l’histoire du cinéma et celle d’une des femmes qui a le plus marqué », raconte le coproducteur Pascal Breton. Résumée en six épisodes de 52 minutes, Bardot – Et Brigitte créa B.B., c’est l’histoire d’une jeune fille de 15 ans qui cherche l’amour et la réussite et qui rencontre Roger Vadim. Son premier amour est lui-même raide dingue de cette jolie poupée à la tête bien faite.

©Jean-Paul Guilloteau/Kipa/Sygma via Getty Images

Un sens à sa vie

Elle rencontre le père de son fils unique Jacques Charrier dans la comédie Babette s’en va-t-en guerre. Encore un jeune premier qu’on lui met dans les bras. Eperdument amoureux, fougueux, sûr de lui, il présente Brigitte à ses parents. Elle est la femme de sa vie, elle sera la mère de ses enfants et le cinéma sera vite oublié, croit-il. C’est de lui qu’il parle, il ratera Plein Soleil qui sera un chef d’œuvre. Ils se marieront et auront un enfant : Nicholas-Jacques. En 1973, Brigitte Bardot, suicidaire, qui ne peut vivre seule, décide de mettre fin à sa carrière pour se consacrer au combat de sa vie : la lutte pour la défense de la cause animale. « En donnant ma vie aux animaux, ce sont eux qui m’ont sauvée, confiait-elle en 2019 à Voici. Ils ont donné un sens à mon existence, un sens tellement important qu’il n’a plus jamais été question par la suite de mettre fin à mes jours. Ils m’ont apporté la vérité, l’amour vrai. » Là où le péché a abondé, surabonde la grâce, écrivait Saint-Paul. Son Vava (Roger Vadim), devenu son meilleur ami, dort dans le cimetière marin face au Golfe de Saint-Tropez, laissant ses cinq femmes, Brigitte Bardot, Annette Stroyberg, Jane Fonda, Catherine Schneider et Marie-Christine Barrault, et concubines notoires Catherine Deneuve ou Ann Biderman le pleurer, pas loin de la tombe de celui qu’il précéda de cinq an en 2000, Eddy Barclay qui compta ses huit épouses ; la tombe sobre de Roger Vadim tranche avec la sépulture kitch de Barclay où sont reproduit des disques vinyles 33 tours sur lesquels figurent les noms des artistes qu’il a produit. Au centre, son nom et la mention : « Que la fête continue ! »  De retour d’un voyage aux Etats-Unis, il imposa en France une innovation américaine : le disque microsillon. Créateur des ’Nuits blanches’, les soirées people de Saint-Tropez, Eddie Barclay reste la figure incontournable du monde de la nuit. Cela fait maintenant des années que Brigitte Bardot a renoncé à sa carrière d’actrice. Elle mène depuis plus de trente ans une existence paisible dans sa villa de Saint-Tropez, La Madrague « petit Paradis loin de la foule » où elle vit en compagnie de son mari Bernard d’Ormale. Le seul de ses hommes que personne ne connaît. Depuis quelques années ils habitent dans le quartier du Pilon, quartier central du village de Saint Tropez, dans la villa de Bernard d’Ormale, La Madrague ayant été définitivement léguée à sa Fondation.

En quittant Saint-Tropez cette année, j’ai décidé de m’arrêter à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume. A l’aube, à l’aller, sur l’autoroute A8, j’en avais fait la promesse en apercevant à ma droite la basilique de Saint-Maximin la Sainte-Baume qui abrite les reliques de Sainte Marie-Madeleine. Le grand reliquaire contient son crâne. B.B. redevenu Brigitte Bardot a définitivement quelque chose de Marie-Madeleine.     
                                                                                                         

Thierry Martin, écrivain français

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