Cette fois, c’est bien fini. La saison de ses 41 ans (!) sera la dernière de Stan Wawrinka. Tout au long de 2026, le monde du tennis prend congé d’un champion humble et authentique, d’un vrai mec simple et attachant, d’un pur passionné doublé d’un phénomène de puissance, dur au mal, qui a su se hisser au niveau des géants du Big 3 et les priver d’autant de titres du Grand Chelem qu’Andy Murray. Un monument.
Par Christian Carette
On sait ce qu’il en est des tournées d’adieu des artistes, et même des sportifs, qui annoncent leur retraite à répétition, elles se multiplient, c’est une manière comme une autre de faire marcher le tiroir-caisse. Stan Wawrinka, par contre, on peut le croire sur parole. Cette année, celle de ses… 41 ans, sera vraiment la « der des der » sur les grands (et petits) courts mondiaux. On aura le temps de prendre congé d’une légende de notre sport, pas d’une star, d’un grand champion, qui a le tennis chevillé au coeur ou au corps, et qui, il y a une dizaine d’années, a su se hausser au niveau, extraterrestre des plus grands de l’histoire, à force de persévérance, de passion, de résilience, mais aussi d’ambition, de puissance physique et de qualités tennistiques hors normes comme ce revers à une main comme on n’en voit plus, iconique et foudroyant, mélange d’élégance racée et de violence brute. Sa puissance de feu lui a valu de médiatiques surnoms du genre Stan the Man ou Stanimal. Elle lui a surtout permis de remporter trois tournois du Grand Chelem, à Melbourne, Paris et New York, ce qui, en soi, définit déjà son homme – il a en plus perdu une autre finale à Roland Garros, contre Nadal le maître des lieux -, mais il les a surtout conquis à la plus flamboyante époque du Big 3, entre 2014 et 2016, comptabilisant autant de titres majeurs qu’Andy Murray, même s’il n’en a pas l’aura. « Ni le palmarès », précise-t-il modestement.

« A la base, je ne suis pas talentueux »
C’est que Stan a d’abord dû se convaincre qu’il n’avait rien à envier aux Nadal, Djokovic et Federer dans l’ombre écrasante desquels il a longtemps vécu. Et cela a pris du temps. Pour vous dire, à 13 ans, il ne figurait même pas parmi les quinze meilleurs Suisses de sa catégorie. « Mon talent à moi, ça a été de bosser. À la base, je ne suis pas talentueux. Jusqu’à mes seize ans, il n’y a pas un mec qui soit venu me dire : « Toi, tu vas être un bon joueur », sourit-il. Pour faire vivre le rêve de sa vie, il a quitté la ferme familiale de Saint-Barthélemy pour l’Espagne, suivi l’école à distance et multiplié les séances d’entraînement. Ses coaches de l’époque, comme Dimitri Zavialov qui a façonné son jeu et inspiré son revers à une main, n’ont jamais oublié sa naturelle capacité à l’effort d’homme de la terre. Dur au mal, il n’a jamais été là pour se plaindre. Et l’effort a fini par payer. À 18 ans, le Vaudois s’est adjugé le tournoi junior de Roland-Garros, ce qui n’a jamais rien garanti, mais cette année là il y avait quand même Djokovic, Tsonga, Murray, Monfils et Almagro dans le tableau… une génération de dingue. L’année suivante, il s’est retrouvé pour la première fois sélectionné en Coupe Davis. Le capitaine de l’époque, Marc Rosset, qui lui a mis le pied à l’étrier, ne se vante pas pour autant d’avoir vu clair avant tout le monde : « Il savait jouer mais personne n’aurait pu prédire la carrière qui l’attendait ».
La défaite qui a tout changé
Contrairement aux trajectoires fulgurantes, l’ascension de Stan Wawrinka a donc été plutôt méthodique, step by step : entrée dans le top 50 et premier titre ATP 250 en 2006, top 10 mondial en 2008, année qui a marqué un premier tournant avec une finale en Masters 1000 à Rome et la médaille d’or olympique en double à Pékin aux côtés de Roger Federer. Sa voie dans une respectable moyenne semblait alors tracée et quelque part stabilisée au niveau Top 20, avec un bilan de 0 sur 12 face à Nadal, 1 sur 13 contre Federer, et 14 défaites d’affilée face à Djokovic, des chiffres qui ne pouvaient que le conforter dans ses doutes et limites. C’est paradoxalement une de ces défaites, peut-être même la plus cruelle, qui a finalement changé la donne. A cette époque ce n’étaient pas les matches d’anthologie qui manquaient, mais celui-là fut, qualitativement, un des plus énormes de tous. Il ne s’agissait pourtant que d’un quatrième tour de l’Open d’Australie, mais face à Novak Djokovic, le roi de Melbourne. Wawrinka l’a perdu 12-10 au cinquième set, mais y a gagné l’intime conviction qu’il pouvait vraiment faire partie des tout meilleurs. « Ce fut « le » vrai tournant de ma carrière », confirme-t-il. « La défaite était amère, mais j’ai senti que j’étais prêt, que je pouvais les battre, cela m’a donné un surcroit de foi et d’énergie pour me pousser chaque jour un peu plus à la limite. »

« Le champion le plus sous-estimé »
Il faut savoir qu’en Suisse arriver dans la foulée de Federer, c’était comme de succéder à Justine et Kim en Belgique. Même un Top 7 ou 8 mondial ne parvenait plus à marquer les esprits. Le mérite de celui qui, en 23 confrontations, n’a pu battre que trois fois son divin compatriote et qui donnait parfois l’impression d’être défait d’avance quand il l’affrontait, est d’autant plus grand d’avoir pu, durant tout un moment, atteindre lui aussi ces sommets inaccessibles. A l’apogée de sa carrière, propulsé par le magistral coaching de Magnus Norman, il a pointé 3e mondial. « C’est le champion le plus sous-estimé, les gens oublient vite qu’il a accompli davantage que 90% des joueurs, voire plus, dans l’histoire du tennis », a salué Novak Djokovic que Stan a battu à quatre reprises en Grand Chelem, à New York (2x), Paris et Melbourne, dont une fois en finale. Dans chacun de ses triomphes majeurs, il a dû prendre la mesure du numéro un mondial du moment pour pouvoir soulever le trophée, Nadal à l’Australian 2014 et Djokovic à Roland Garros 2015 ou à l’US Open 2016, après avoir également défait aux tours précédents Federer à Paris et Djokovic à Melbourne. Il était à leur niveau.
« Federer ? Une grande chance… »
Si, par la suite, il a été assailli de contretemps physiques à répétition, notamment au genou et au pied gauches, le privant de compétition pendant de longs mois et l’empêchant de retrouver son niveau d’antan, il peut se permettre de dire : « J’ai l’impression d’avoir pressé le citron jusqu’à la dernière goutte. C’est important, parce que c’est la seule manière pour moi de quitter ce sport sans regrets. Certes, on en a toujours un peu, sur un match ou l’autre, mais dans l’ensemble je pense avoir tiré le maximum. » Bien sûr, on n’oublie pas qu’il a aussi gagné la Coupe Davis en France en compagnie de Roger Federer, son aîné de quatre ans, avec lequel il a su préserver d’amicales relations. « Je suis quelqu’un qui cherche le positif dans chaque situation », dit-il. « Quand je suis arrivé, Roger était déjà au top du top, j’ai eu la grande chance de pouvoir partager avec lui des entraînements, des discussions sur le tennis, des rencontres de Coupe Davis, une médaille d’or olympique, de pouvoir l’affronter aussi, et même si j’ai souvent perdu il m’a permis de mettre le doigt sur mes faiblesses et de devenir meilleur. »

« Mieux vaut avoir la mémoire courte »
S’il fallait citer un exemple révélateur de leur relation, il concernerait la semaine qui a précédé la finale de la Coupe Davis en 2014. Souvenez-vous, lors du Masters à Londres, Stan et Roger se sont retrouvés face à face en demi-finale, avec une cruelle défaite au tie-break et une balle de match gaspillée pour Wawrinka qui a eu des mots sur le court en fin de match avec Mirka, la femme de Federer, laquelle a fini par lui lancer un « Cry baby » (« Pleure gamin ») dévastateur. Une semaine avant le grand rendez-vous lillois où ils devaient faire équipe, dans l’effervescence médiatique et le ressentiment de leurs entourages respectifs, cela n’augurait rien de bon pour la suite de leur entreprise commune ou de leur bienveillante connexion. D’autant que, le lendemain, Federer, blessé au dos, devait déclarer forfait pour la finale de ce fameux Masters. On ne parlait plus que de ça, Stan s’en souvient : « c’était très très chaud, très très tendu, très très compliqué, heureusement qu’il n’y avait pas encore de caméras dans les couloirs et les vestiaires après le match. Jamais je n’aurais dû perdre cette demi-finale, mais 24 heures plus tard j’avais fait mon choix. Un match de tennis en chasse un autre, mieux vaut avoir la mémoire courte. Ce n’est pas parce qu’il s’est passé quelque chose – pas nécessairement entre lui et moi d’ailleurs – que cela devait tout changer entre nous. »
« Pas juste là pour dire au revoir »
Comme si de rien était, emmenée par un Wawrinka taille patron, l’équipe suisse allait ainsi faire vivre au tennis français un de ses pires week-end. « J’étais en mission, je n’allais pas laisser passer l’opportunité de remporter la Coupe Davis avec cette équipe. J’avais tout fait, tennistiquement et mentalement, pour être prêt, pour ne pas lâcher », rappelle-t-il. En mission, il l’est toujours en 2026, après avoir dû repasser plus d’une fois avec humilité par les tournois Challenger faisant ainsi le bonheur de leurs organisateurs. Aucun joueur de l’ère moderne n’a gagné autant de matches en simple au delà de 40 ans. « Je veux juste une dernière danse », chantait le groupe Kyo. « Je ne m’en contente pas », sourit le Suisse. « Je sais que je ne suis plus aussi bon qu’avant, ni physiquement, ni tennistiquement, et qu’il y a un moment où il faut s’en aller, mais je ne suis pas là pour juste dire au revoir durant un an. Je voudrais d’ailleurs jouer l’esprit plus libre et plus léger que je ne le pourrais pas, c’est trop important pour moi. C’est émotionnel, évidemment. Lorsqu’il y a des balles de match contre moi, ou lorsque je perds, les souvenirs remontent à la surface, mais je reste toujours un compétiteur, j’ai entamé cette dernière année pour finir d’une bonne manière, gagner des matches, remonter dans le Top 100, je me suis entraîné dur pour ça. » Et de joindre le geste à la parole d’emblée, avec un moment qui lui ressemble, en Australie, où il a battu en cinq sets et 4 h 30 Arthur Gea, talentueux Français qui a la moitié de son âge et a fini avec des crampes. Stan en a profité pour devenir le joueur le plus âgé à atteindre le 3e tour d’un Grand Chelem depuis Ken Rosewall en 1978, et, pour célébrer l’évènement, il est allé chercher deux canettes de bière prêtes dans sa glacière pour trinquer sur le court avec le directeur du tournoi Craig Tiley, hilare, venu pour lui rendre hommage. Du Wawrinka pur jus. Ce jour là, on a déjà vu perler quelques larmes en plus des bulles de houblon, il risque d’y en avoir pas mal d’autres dans les semaines et les mois qui viennent.
