Quel est le dénominateur commun entre Andy Warhol, Tom Hanks et Rudolf Valentino ? les créations du maître Ferragamo…
« Shoemaker To The Stars ». C’est ainsi qu’on l’appelait à Hollywood. En français, cela se traduirait un peu vite par « le chausseur des vedettes », et ce serait réducteur. Car Salvatore Ferragamo ne chaussait pas seulement les vedettes, mais aussi les légendes, telles que Rudolf Valentino, John Barrymore ou Douglas Fairbanks. Des personnalités qui, au-delà de leurs films, ont façonné une certaine idée de l’élégance. Si bien que pour une paire de chaussures, ils traversaient la ville embrasée de lumière jusqu’au numéro 6683 de Hollywood Boulevard. C’est là, face au Grauman’s Egyptian Theatre, que se trouvait le Hollywood Boot Shop, avec ses colonnes néo-renaissantes, ses canapés de velours, et ses parfums de cuir et de gin clandestin. Nous sommes en 1923. Dans l’arrière-boutique, entre l’essayage d’une botte et celui d’un mocassin, Ferragamo préparait les deux cocktails dont il était l’auteur : le Roscata (gin, angostura, brandy, glace) et le Green, expérience éthylique mêlant rhum et menthe qui, dit-on, plaisait beaucoup aux danseuses du théâtre voisin. Depuis la maison qu’il occupait en Amérique, Rudolf Valentino se rendait lui aussi souvent chez Ferragamo, autant pour un conseil chaussure que pour les fameux spaghettis à la Ferragamo. Car en plus d’être un maître de la mixologie, le « shoemaker to the stars » était aussi un très bon cuisinier. La légende dit aussi que John Barrymore lui apportait régulièrement du whisky de contrebande. Quant à Cecil B. DeMille, lorsqu’il commanda des sandales pour son colossal Les Dix Commandements, il en aurait profité pour demander d’ajouter quelques centimètres de talon à celles des acteurs masculins, pour leur donner plus de prestance. Même Andy Warhol savait que Salvatore Ferragamo était autant un artiste du pied masculin que du pied féminin. Il portait souvent des chaussures du maître, dont cette mythique paire de richelieus des années soixante, encore tachée de gouttes de peinture, aujourd’hui conservée dans l’immense archive de la manufacture Ferragamo à Osmannoro, près de Florence. Elles y sont jalousement rangées aux côtés de celles de Marilyn Monroe, et des formes en bois ayant appartenu au petit George, fils du prince de Galles, et de tant d’autres pieds célèbres.

C’est durant ces années hollywoodiennes que naquit la Tramezza, encore considérée aujourd’hui comme un chef-d’œuvre de la chaussure masculine. Celle que Rudolf Valentino portait dans sa version haute de chevalier mélancolique, et que Salvatore lui-même chaussait lorsqu’il réalisait des modèles sur mesure pour Audrey Hepburn, Greta Garbo ou Anna Magnani. Elle tire son nom d’une couche cachée de cuir, insérée entre la première et la semelle. Une barrière invisible, souple et résistante. Dans les années vingt, Ferragamo avait par ailleurs breveté un petit élément d’acier, le cambrion, destiné à stabiliser l’arche du pied.

Encore aujourd’hui, pour fabriquer cette chaussure, pas moins de 160 gestes sont nécessaires. Douze heures de travail, deux jours de séchage, trois couches de cuir (semelle intérieure, guardolo, semelle extérieure). Peut-être est-ce pour cela que la Tramezza, un siècle plus tard, continue à fouler les tapis rouges ou les trottoirs, aux pieds d’icônes telles que Tom Hanks, Hugh Jackman, Luke Evans, Brad Pitt ou Tom Cruise. Même des personnalités comme le rappeur Lakeith Stanfield l’ont portée en version custom made, richelieu vernie, lors du Met Gala en mai dernier, sous un total look black-dandy signé Ferragamo. Comme pour rappeler que lorsqu’une chaussure est conçue pour durer, elle survit aux modes, aux logos, aux caprices… et au gin clandestin d’une arrière-boutique hollywoodienne…

Par Gioia Carozzi
