Lauréat 2025 du Pritzker – récompense comparée au nobel de l’architecture – Liu Jiakun est devenu le troisième architecte chinois à être honoré de cette distinction après Wang Shu en 2012 et Ieoh Ming Pei en 1983.
À la différence de ses illustres prédécesseurs, Liu Jiakun a toujours refusé les projecteurs, préférant s’enraciner dans le réel et l’ordinaire, ses « matières du quotidien « comme il aime les surnommer. Sa récompense vient saluer un engagement tenace, éthique et profondément humain, au coeur des transformations de la chine contemporaine. Né en 1956 à Chengdu dans le Sishuan, le jeune Liu, qui se voyait déjà réussir une carrière dans l’art ou la littérature, finit par trouver un sens à sa vie en entamant des études d’architecture. Profondément attaché à la chine, il y a construit l’entièreté de son oeuvre. Surnommé « l’architecte du quotidien », il revendique des conceptions humbles, au service des communautés locales avec une forte connexion aux ressources et traditions territoriales. À rebours des lignes spectaculaires ou des tours de verre, il leur préfère les formes simples, les matériaux recyclés, les structures ouvertes et inclusives.
L’un de ses projets les plus emblématiques – le West village à Chengdu – illustre cette démarche : un complexe hybride mêlant logements, espaces culturels et commerces, conçu comme une extension organique du tissu urbain. Les bâtiments y sont modestes, les circulations libres, les matériaux réutilisés. Ici, l’architecture n’est pas un monument, mais un cadre vivant, partagé, qui évolue avec ses habitants. Après le séisme de Wenchuan en 2008, Liu s’impose comme un pionnier du réemploi, s’engageant à reconstruire avec les débris mêmes de la catastrophe. Cette pratique, à la fois économique et symbolique, a élevé la brique – créée à partir de ces ruines – au rang de totem de la résilience. Chaque brique portant en elle une mémoire, un passé qu’il s’agit de réintégrer dans le présent.
Par cette démarche, Liu Jiakun donne à l’architecture une fonction réparatrice sociale autant qu’esthétique. D’autres réalisations majeures telles que le musée d’art de la sculpture sur pierre de Luyeyuan ou encore le musée de la brique du four impérial de Suzhou – hommage à cet humble matériau – ont étés saluées par le jury du Pritzker précisant que : « dans un contexte mondial où l’architecture peine à trouver des réponses adéquates aux défis sociaux et environnementaux qui évoluent rapidement, Liu Jiakun a fourni des réponses convaincantes qui célèbrent également la vie quotidienne des gens. » en élevant l’ordinaire au rang d’exception, Liu Jiakun nous rappelle que l’architecture peut, et doit, être un acte de soin. Une oeuvre lente, discrète, mais on ne peut plus essentielle.
PAR ISABELLE JEANPIERRE
