Quand l’IA se mêle à l’art…

Quand l’IA se mêle à l’art…

L’impact de l’intelligence artificielle (IA) sur la photographie d’art ne se résume pas au flou artistique, comme vous allez le voir… Évolution ou révolution ?

Par Bernard Roisin

L’irruption de l’IA a chamboulé une bonne partie de la photographie : au-delà des fakes de personnalités ou de faits, notamment des faits de guerre, son utilisation par les artistes est sujette à débat. Dans le domaine des arts plastiques, de la vidéo et des performances, des artistes tels que Jon Rafman s’en servent comme outil, tandis que du côté des photographes, certains font de même, comme David Fathi ou Michael Christopher Brown. Reste que la situation est ambiguë et l’évolution très rapide : en 2023, Boris Eldagsen recevait le prix Sony World Photography Award pour une magnifique photo intitulée Pseudomnesia : The Electrician, portrait à l’ancienne de deux femmes d’âges différents. Le photographe allemand est monté sur scène pour recevoir son prix et a avoué tout de go, sur son site, que cette photographie n’était pas de son fait mais générée par l’IA. Ceci pour dénoncer la menace existentielle que celle-ci représenterait pour la photographie. Un an plus tard, lors de la remise d’un prix couronnant un photographe qui désormais utilisait l’intelligence artificielle, le prix fut décerné à Miles Astray pour son cliché Flamingo d’un flamant rose sur pattes, sans tête ni ailes. Mais il s’agissait bien d’un véritable échassier, qui se mettait dans cette position pour dormir.

Sonner l’alerte

Après le faux et l’usage du faux, le fake se voyait dénoncer par le vrai : dans les deux cas, les photographes ont intentionnellement sonné l’alerte quant à l’usage intempestif de l’IA et sa célébration. Un point de vue partagé par Alain D’Hooghe directeur de la Box Galerie à Bruxelles. “En ce qui concerne la photographie telle que je la défends depuis bientôt un demi-siècle – et que nous sommes heureusement nombreux à défendre – tout réside en fait dans le regard de l’auteur, dans la manière unique dont il voit le monde et partage sa vision avec ses semblables.” Selon le galeriste, “on ne demande pas à la photographie d’imaginer le monde, mais de le représenter. La tâche est suffisamment vaste…” Et de s’interroger : “Introduire des mots-clés, des requêtes dans un logiciel et attendre l’image qui sera générée sur base de ces prompts, ne serait-ce pas le degré zéro de la création humaine ?”

Dans l’actuel engouement pour la création basée sur l’IA Alain d’Hooghe voit croit déceler une crainte : celle de manquer le train d’une prétendue modernité. “Je pense – et j’espère – que ce phénomène (?) ne sera rien d’autre qu’un feu de paille, un soubresaut éphémère dont l’histoire de l’art est jalonnée depuis toujours”, conclut-il.

En 2023, en recevant le prix Sony World Photography Award pour sa photo Pseudomnesia : The Electrician, Boris Eldagsen avouait que cette photographie n’était pas de son fait mais générée par l’IA.

Un élément avec lequel compter

À côté de cette mise au point, une autre vision transparaît dans l’univers de la photographie d’art. Des expositions de peinture ou vidéo (Jon Rafman sera l’objet d’une rétrospective à Düsseldorf cet été) intègrent désormais l’IA. L’un des premiers lieux d’exposition bruxellois à avoir consacré une exposition aux artistes photographes l’utilisant fut le Hangar. Delphine Dumont, sa fondatrice, évoque l’évolution de son regard vis-à-vis de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la photographie d’art. “Nous, les acteurs de la photographie contemporaine, étions très inquiets lors de l’apparition de la révolution IA. C’est dans le but de mieux comprendre et de nous ‘rassurer’ que nous avons organisé, il y a dix-huit mois, au Hangar une grande exposition intitulée AImagine.” Celle-ci regroupait une vingtaine de projets proposés par des artistes photographes utilisant l’IA pour générer des images.  “Les projets que nous avons sélectionnés étaient porteurs d’un vrai propos d’artiste, poursuit Delphine Dumont. L’IA n’a absolument pas dénaturé la créativité, le questionnement, le concept et le propos portés par un ‘cerveau’ humain. L’IA ne remplace pas l’œil du photographe – ni la photo d’ailleurs –puisque, souvent, les artistes nourrissent les logiciels de leurs propres images.”  Près de deux ans après avoir œuvré sur cette exposition, la fondatrice du Hangar se veut rassurante. “Nous avons désormais un peu de recul et je peux affirmer que l’IA ne remplace en aucun cas la photographie”. Le médium a été bousculé par différentes tendances, dont le retour aux techniques anciennes et à la matérialité des supports. C’est ce qui explique qu’il fasse le “grand écart” entre ses fondements et l’évolution technologique qui ne cesse de lui apporter de nouvelles possibilités. “Je pense notamment au numérique, une technologie qui s’est développée dans les années 1990. À ce moment-là, beaucoup prédisaient la fin de la photographie analogue. Il n’en a rien été.” Par ailleurs, le photographe – au style très organique – Stephan Vanfleteren, qui fut l’objet au Hangar de l’exposition précédant celle consacrée à l’IA, se dit très ouvert et à l’écoute des changements, sans pour autant modifier sa pratique d’une photographie plus physique. Lors sa dernière expo au musée des Beaux-Arts de Gand, sur le thème de la mer, il s’est réellement mouillé puisqu’il a pris les clichés en s’immergeant dans l’eau ! “Il a montré beaucoup d’intérêt à la découverte de notre expo AImagine, se souvient Delphine Dumont. Tout en précisant que cette approche ne lui correspondait pas.”

Dans un monde guidé par la suspicion d’utilisation de l’IA,  des doutes ont été portés à l’encontre de Miles Astray pour son cliché Flamingo. Or, il s’agit bien d’une photo réelle d’un flamant rose sur pattes, sans tête ni ailes, certes, mais il s’agit là tout simplement de… sa position pour dormir.

Art of not art?

Reste la question de savoir s’il s’agit encore d’art… “Mais qu’est-ce que l’art ? se récrie la directrice du Hangar. Ce qui compte à mes yeux, c’est avant tout le propos porté par un artiste et la manière dont il l’exprime. L’IA est un outil parmi d’autres pour développer sa créativité et créer ses images. Il y a dans la photographie des artistes chercheurs – de véritables geeks – qui font avancer les choses. Ils nous bousculent, certes, et interrogent le monde d’aujourd’hui et son devenir. Ils permettent également de connecter les générations entre elles. Les jeunes artistes – ceux de la Gen Z, par exemple – sont nés avec le digital. Cette technologie leur est familière. Il est donc normal qu’ils l’utilisent et aient envie, pour certains, d’en repousser les limites.” Mais qu’en est-il de la valeur de ce type de réalisations sur le marché de l’art ? Est-elle comparable à la valeur d’œuvres entièrement réalisées par des humains ? “La valeur marchande des œuvres varie d’un artiste à l’autre et on ne peut pas dire que les œuvres créées en assistance avec l’IA n’aient pas été faites par des humains.”

Quant aux galeries, selon Delphine Dumont, leur rôle ne changera pas : il s’agit toujours pour elles de suivre leurs artistes et leur évolution. “En la matière, la galerie peut avoir un rôle pédagogique vis-à-vis des collectionneurs, de manière à leur faire comprendre l’apport de l’IA à la création artistique.” Et de conclure : “Mais, finalement, ce que j’observe aujourd’hui, c’est que peu d’artistes photographes travaillent avec l’IA…”

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