Avec plus de 3.000 points d’avance sur Iga Swiatek au classement mondial, c’est peu dire qu’Aryna Sabalenka domine actuellement le circuit WTA. Il manquait néanmoins une couronne cette année à une reine dont la puissance dévastatrice n’a d’égale que la fragilité émotionnelle. C’est chose faite avec un deuxième US Open d’affilée. Elle a pu s’écrier « Je le mérite » sans que personne n’y trouve
quelque chose à redire.
On se souvient encore de ce jour de février 2021 lorsque Aryna Sabalenka a mis fin à un impressionnant parcours en double avec Elise Mertens, au lendemain de leur victoire à l’Australian Open. Non qu’il y ait eu de la misbrouille dans le « ménage » – « si un jour je rejoue en double j’espère pouvoir encore avoir cette fille avec moi », avait-elle souri – mais la Biélorusse sentait qu’elle avait un vrai avenir en simple et entendait y consacrer toute son énergie. Bien lui en a pris. Depuis, son impact sur le circuit féminin va bien au delà des quatre titres de Grand Chelem qu’elle y a conquis – deux fois d’affilée sur surface dure, à l’Australian et à l’US Open. Si elle n’avait pas elle-même « craqué », victime du stress, et transformé en « drames » qui lui ressemblent des finales que tout le monde la voyait remporter – comme cette année à Melbourne contre Madison Keys ou à Roland Garros face à Coco Gauff – combien en aurait-elle à son actif ? A son meilleur niveau, qui peut résister à un tel rouleau compresseur ?
Trop d’angoisse
Après avoir concrétisé le rêve éveillé caressé avec son père – décédé en 2019 d’une méningite, à 43 ans – soit gagner deux Grands Chelems et devenir numéro une mondiale à 25 ans, elle a été « la » joueuse de l’année 2024 et le sera encore en 2025. Avec deux finales et un titre en Grand Chelem, ainsi que deux victoires en WTA 1000, elle a réalisé une saison d’une grande constance et d’une belle densité (56 victoires au sortir de l’US Open). Elle est la seule à avoir été là dans tous les grands rendez-vous, quand ses rivales allaient et venaient au gré de coups d’éclat et de coups de moins bien. Elle était cependant la première à savoir qu’il lui fallait remporter un trophée majeur pour éviter que l’on se pose à nouveau trop de questions. Cette finale new-yorkaise, marquée par les nerfs, ne restera pas dans les annales, mais peu lui importe, elle ne s’est plus laissée prendre au piège, alors qu’Amanda Anisimova, qui l’avait battue à son propre jeu en demi-finale à Wimbledon avant d’être crucifiée en finale par Iga Swiatek sur un double 6-0, a de nouveau manqué la dernière marche. Juste avant, l’Américaine avait pourtant sorti son meilleur tennis pour prendre une éclatante revanche sur la Polonaise puis écarter brutalement une Naomi Osaka retrouvée en lui imposant plus de 50 coups gagnants. Les finales féminines en Grand Chelem ont parfois éclipsé celles des hommes, pas celle de cette année malheureusement. Trop d’angoisse dans l’air.
« Mon propre psychologue »
On ne saura jamais ce qu’il en serait advenu si Anisimova avait frappé la balle en finale comme en quart et en demi dans un stade tout acquis à sa cause, mais dans les faits on n’a vraiment eu peur qu’une fois pour la numéro une mondiale, sur ce qui aurait dû être une balle de match à 5-4, 30-30, avec un smash/penalty, un point quasi acquis, qu’elle a envoyé dans le bas du filet à l’étonnement général. Un énorme et crucial raté qui aurait pu la faire dérailler comme cela lui est arrivé dans le passé. Au lieu de ça, c’est son expérience qui a parlé quelques minutes plus tard dans le tie-break décisif. « Espérer que quelqu’un d’autre règle mes problèmes ne va rien régler« , a-t-elle fini par dire, « je dois prendre cette responsabilité, être mon propre psychologue. » Et c’est apparemment ce qu’elle a fait au mois de juin après Roland Garros. « J’ai pris un peu de vacances en Grèce. Je lisais un livre à Mykonos, je profitais de la vue, en me demandant pourquoi j’avais laissé les émotions, les pensées négatives, prendre le dessus à Melbourne puis à Paris. Et j’ai réalisé qu’une fois en finale c’était un peu comme si, dans la tête, j’avais fait le plus dur, je n’étais pas vraiment préparée mentalement à ce que les joueuses en face se battent autant, ce qui n’est pas du tout la bonne façon de penser. A New York, quand j’ai encore été proche de craquer, je me suis répété « non ça n’arrivera pas, pas cette fois, tout va bien », voilà pourquoi ce dernier titre a une saveur particulière à mes yeux. Je pense le mériter. »
L’égale de Kim
Du coup, le Capitole se trouvant toujours aussi proche de la roche Tarpéenne, son bilan se décline en positif, avec les trois finales et la demi-finale de Grand Chelem cette saison, il faut remonter à 2016 pour retrouver un tel brelan majeur. C’est également la première fois depuis 2014 et Serena Williams qu’une joueuse conserve sa couronne à l’US Open. Ses quatre titres majeurs font d’elle l’égale, à 27 ans, de Kim Clijsters ou d’Arantxa Sanchez. Elle en est à six finales de Grand Chelem d’affilée sur dur, une série que seules Steffi Graf et Martina Hingis ont mise à leur actif avant elle dans l’ère Open. Elle a désormais gagné cent matches tout rond dans les quatre grands rendez-vous annuels. Fille de paradoxe, Aryna Sabalenka a hérité des larges épaule de son papa hockeyeur sur glace, elle impressionne physiquement et vocalement, elle frappe et crie fort, mais elle succombe aussi à un trop plein de sensibilité féminine qui cadre mal avec son gabarit. On n’aimerait pas croiser dans la rue la « tigresse » qui hante les courts, l’oeil méchant, l’humeur colérique, limite désagréable, sauf que la même dans la vie est une fille drôlement sympa, marrante et pétillante, qui a déjà dû surmonter pas mal de coups durs. « Vous pouvez être une bonne personne par ailleurs », sourit-elle, « mais sur le terrain vous devez être tenace, avec du tempérament, et un peu garce pourquoi pas, oui. » Réputée au départ pour la puissance dévastatrice mais irrégulière de ses services et de ses coups droits, elle a aussi su progressivement développer des variations dans son jeu (amorties, volée, slice) qui lui permettent de s’adapter à toutes les surfaces. Elle n’a pas encore gagné Roland Garros et Wimbledon, mais on ne sera pas surpris si elle y arrive un de ces jours.
