Si Justine Henin et Kim Clijsters représentaient les actions vedettes de l’indice du tennis belge, alors Elise Mertens serait un placement en or. Un investissement sûr, qui rapporte toujours et ne perd jamais de sa valeur. Son compte en banque, en tout cas, s’en porte très bien.
Par Filip Dewulf
Combien de fois Elise Mertens a-t-elle été la dernière joueuse belge encore en lice lors de la deuxième semaine d’un tournoi du Grand Chelem ? D’innombrables éditions l’ont vue porter haut les couleurs nationales tandis que ses compatriotes disparaissaient prématurément du tableau. Sur les 41 tournois du Grand Chelem qu’elle a disputés dans sa carrière, elle a atteint le troisième tour à 27 reprises (65,8 %) et les huitièmes de finale (autrement dit la deuxième semaine) seize fois (39 %). Pour l’instant, sa demi-finale à l’Australian Open 2018 reste son sommet en simple, avec deux quarts de finale à l’US Open (2019 et 2020) juste derrière.

Bien sûr, ses six titres du Grand Chelem en double ont une valeur inestimable. Mais certains observateurs estiment que sa dévotion pour le double a parfois freiné de meilleures performances en simple. À 30 ans, la fine Limbourgeoise ne changera plus. Et personne ne peut nier qu’elle a construit une carrière exemplaire. Voilà huit ans qu’elle occupe une place dans le top 30 mondial (une grande partie de ce temps même dans le top 20), elle est redevenue numéro un mondiale en double et a déjà amassé plus de seize millions d’euros de prize money. À ce rythme, Mertens se rapproche même peu à peu du total de Justine Henin (près de dix-huit millions). Pas mal pour une joueuse qui a toujours dû lutter contre de nombreux préjugés. Mertens a dû se battre pour gravir les échelons depuis l’extrême nord du Limbourg — toute sa vie se déroule à Hamont-Achel, à la frontière néerlandaise — jusqu’au sommet du tennis mondial. Même à sa naissance, déjà prématurée et placée en couveuse dans un hôpital de Louvain, elle donnait des signes de volonté et de ténacité. Au centre de haut niveau de Wilrijk, elle fut écartée après quelques années : on ne croyait pas vraiment en son talent ni en ses perspectives. Sa façon de jouer y était aussi pour quelque chose. Très défensive, Mertens se plaçait souvent plusieurs mètres derrière la ligne de fond pour remporter ses matches grâce à sa force mentale et à son obstination.

« Tout n’a pas été rose »
Sa force de caractère s’est aussi manifestée à 15 ans lorsqu’elle a décidé de partir six mois dans une banlieue parisienne afin de poursuivre sa formation à la, encore peu connue à l’époque, Patrick Mouratoglou Academy. « Tout n’a pas été rose », confiait Mertens dans le journal De Zondag. « Mais ces expériences ont fait de moi la personne que je suis aujourd’hui. » Persévérante, elle bénéficiait de l’enseignement à domicile assuré par sa mère Lilian, tandis que son père Guido, fabricant de chaises d’église, restait davantage en retrait. Sa sœur Lauren fut celle qui lui donna envie de jouer au tennis, avant de suivre une autre voie et de devenir pilote chez KLM. Grande amie des animaux, Mertens partage pas moins de neuf chiens avec ses parents. Depuis qu’elle vit seule, toujours à Hamont, elle a plutôt opté pour des oiseaux, plus faciles à laisser seuls à la maison.
Car l’ancienne numéro 12 mondiale est aussi une grande joueuse de tournois. Elle enchaîne simple et double au fil de la saison, se blesse rarement (elle soigne son corps avec minutie et fait preuve d’une discipline remarquable dans ses routines quotidiennes) et manque rarement un tournoi. Elle agit ainsi depuis le début de sa carrière, qui a réellement pris son envol lorsqu’elle a rejoint en 2015 la Kim Clijsters Academy à Bree. Après une carrière junior solide, avec des quarts de finale à l’Australian Open et à Wimbledon Championships, les résultats ont rapidement suivi chez les professionnelles.

Premières victoires
Sa première victoire professionnelle est intervenue dans un tournoi ITF de 10 000 dollars à Sharm El Sheikh, en Égypte. Quelques années plus tard, en 2016, elle intégrait pour la première fois le tableau principal d’un tournoi WTA via les qualifications et atteignait aussitôt les quarts de finale, sur le gazon de Rosmalen, un lieu qui occupe une place particulière dans son cœur. L’an dernier encore plus, lorsqu’elle y a enfin remporté le titre. Ce fut une victoire très émouvante, d’autant plus qu’il s’agissait de son dixième trophée en carrière et qu’elle avait sauvé pas moins de onze balles de match en demi-finale face à Ekaterina Alexandrova. Un véritable manifeste de combativité, à l’image de sa marque de fabrique : Mertens n’abandonne jamais. Avec ce succès à ’s-Hertogenbosch, elle est devenue la troisième Belge à inscrire son nom au palmarès après Justine Henin (2001 et 2010) et Kim Clijsters (2003). « Je suis heureuse d’avoir atteint les deux chiffres dans mon palmarès dans mon jardin, avec tant de supporters belges. C’est exactement ce que j’aime », souriait-elle à Sporza. Sa véritable percée sur le circuit WTA remontait pourtant à neuf ans plus tôt. À 21 ans, Mertens s’était envolée pour l’autre bout du monde avec en tête l’objectif principal de se qualifier pour l’Australian Open. Le tournoi de Hobart servait de préparation idéale. Elle y remporta ses trois matches de qualification et se retrouva face à un dilemme au deuxième tour : elle et son adversaire, Sachia Vickery, souhaitaient rejoindre Melbourne à temps pour les qualifications du Grand Chelem. Mertens n’osa pas simuler une blessure… contrairement à l’Américaine, qui abandonna après un seul jeu. La Belge profita finalement de l’occasion et remporta son premier titre WTA en battant Monica Niculescu en finale. « C’est aussi une surprise totale pour moi », déclara-t-elle ensuite. « Je ne m’y attendais vraiment pas au début du tournoi. » Pourtant, quelques mois plus tôt, elle s’était déjà fait remarquer en se qualifiant pour l’US Open et en prenant un set à une joueuse du top 10, Garbiñe Muguruza. Grâce à son succès à Hobart, elle faisait également son entrée dans le top 100 mondial, un club qu’elle n’a plus quitté depuis neuf ans. Peut-être est-ce dû à la faune et la flore spectaculaires, peut-être à ses premiers succès, mais l’Australie est rapidement devenue l’une de ses destinations favorites. En 2018 encore davantage, lorsqu’elle atteignit les demi-finales du premier Grand Chelem de l’année à Melbourne Park. Seule la future championne Caroline Wozniacki parvint à l’arrêter. « J’ai tout donné », répéta Mertens après le match, une phrase qui deviendrait presque son mantra. « Et j’ai appris que tout est possible. Il faut croire en soi. » Une conviction que la Flamande a continué de porter pendant les années suivantes. Il y eut encore les quarts de finale de l’US Open 2019, défaite contre la future lauréate Bianca Andreescu, et 2020, face à la finaliste Victoria Azarenka, mais surtout une incroyable régularité. Dans ces grands rendez-vous, Mertens s’incline rarement face à des joueuses moins bien classées, ce qui lui permet presque toujours de franchir trois ou quatre tours en Grand Chelem. Mais, parallèlement, elle n’a remporté qu’environ un quart de ses matches contre des adversaires du top 20. Ce manque d’exploits retentissants explique sans doute qu’elle ne se soit plus vraiment approchée d’une finale en Grand Chelem. Pourtant, lorsque l’on voit des gagnantes comme Barbora Krejčíková, Emma Raducanu ou Markéta Vondroušová, on se dit qu’avec un peu de réussite, Mertens aurait pu s’y trouver aussi. Heureusement, elle a vécu ces moments en double.
« J’aime simplement ça. Que ce soit clair : le simple reste ma priorité. Mais le double est une excellente préparation et m’aide à rester dans le tournoi », explique Elise Mertens. Et personne ne la fera douter : le double fait pleinement partie de son identité tennistique.

Au sommet
Son palmarès parle de lui-même : 25 titres, dont six en Grand Chelem, et plusieurs semaines passées au sommet du classement mondial. Elle a notamment remporté l’Australian Open et l’US Open avec Aryna Sabalenka, Wimbledon Championships et l’Australian Open avec Hsieh Su-wei, Wimbledon avec Veronika Kudermetova, et encore une fois l’Australian Open avec Zhang Shuai. À cela s’ajoutent deux victoires aux WTA Finals (avec Kudermetova), deux finales à Wimbledon et une finale au Masters. Une armoire à trophées qui demanderait une bonne demi-heure de dépoussiérage. Seul Roland-Garros manque encore à sa collection, et Mertens le convoite depuis longtemps. La variété de ses partenaires et le succès qu’elle rencontre prouvent qu’elle reste, en double aussi, un facteur de stabilité : la joueuse qui use ses adversaires en renvoyant balle après balle. Une valeur sûre. Un investissement en or. Même lorsque les choses vont moins bien, Mertens se plie en quatre, retrouve son niveau et le maintient. Tout ce succès en double rapporte naturellement aussi de beaux gains. Environ un tiers de ses revenus provient de ses performances dans cette discipline. Au total, elle se rapproche donc de la légende belge Justine Henin. Bien sûr, les époques ne se comparent pas : la championne wallonne a eu une carrière plus courte et jouait très peu en double. Mais cela en dit long sur le rêve tennistique de Mertens. Sans posséder le talent le plus spectaculaire, à moins que sa plus grande qualité ne soit précisément sa persévérance, elle s’est mise au travail et a cru, envers et contre tout, en une issue favorable. Elle a investi dans ses entraîneurs, dans son corps et dans son développement. Elle a constamment ajusté des aspects techniques pour améliorer son service et son coup droit, ses deux points faibles si l’on veut être exigeant, au point qu’à 30 ans elle présente à nouveau son meilleur niveau.
Avec son entraîneur et compagnon Christopher Heyman, elle continue de parcourir la planète à la recherche de victoires, sur le court comme dans le processus pour devenir une meilleure joueuse. À cet égard, Mertens est peut-être encore plus que les prodiges que furent Henin et Clijsters un modèle pour chaque jeune espoir.
Foi, persévérance, sacrifices, discipline et travail peuvent mener incroyablement loin. De Hamont au sommet du tennis mondial. Un voyage bordé d’or…
