Les secrets les mieux gardés du cinéma français

Les secrets les mieux gardés du cinéma français

Dans ses mémoires Rire est une fête, Jean-Marie Poiré entrouvre la porte d’un monde qui semble aujourd’hui appartenir à une autre époque. Celle où les producteurs prenaient encore des risques insensés, où les acteurs les plus célèbres de France se retrouvaient dans les mêmes restaurants après les tournages, où un personnage culte pouvait naître d’une simple observation pour finalement devenir l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma. Derrière « les Visiteurs », « Le Père Noël est une ordure », « Papy fait de la résistance » ou « Les Anges gardiens », se cache une galerie de personnalités extravagantes dont les aventures racontent à elles seules quarante ans de cinéma populaire français.

Une bande de copains

À la fin des années 70, personne ne parle encore de patrimoine culturel lorsqu’il est question du Splendid. Les futurs géants de la comédie française ne sont alors qu’une bande d’amis qui écrivent leurs propres spectacles, bricolent leurs décors et tentent de faire rire un public parisien dans une petite salle devenue mythique. Ils ne possèdent ni les moyens des grands studios ni la notoriété des vedettes installées. Ils ont simplement une énergie débordante et une conviction : l’humour peut tout raconter. Christian Clavier apparaît déjà comme l’intellectuel du groupe. Derrière son apparence de jeune premier nerveux se cache un scénariste obsessionnel, fasciné par les mécanismes du rire. Il peut passer des heures à discuter d’une réplique ou à démonter une scène pour comprendre pourquoi elle fonctionne. Gérard Jugnot, lui, possède un regard d’ethnologue. Il observe les comportements humains avec une précision presque scientifique et transforme les petites lâchetés du quotidien en matière comique. Thierry Lhermitte apporte une élégance naturelle qui contraste avec les situations absurdes dans lesquelles il se retrouve plongé. Josiane Balasko déborde d’énergie tandis que Marie-Anne Chazel impose déjà ce mélange unique de fragilité et de tempérament volcanique qui fera sa marque. Ce qui frappe ceux qui les croisent à cette époque, c’est leur cohésion. Ils se chamaillent, se moquent les uns des autres, contestent chaque idée, mais avancent ensemble. Aucun ne semble réellement conscient qu’il participe à l’une des aventures les plus importantes de l’histoire de la comédie française. Ils travaillent à l’instinct, sans stratégie de carrière, sans consultants, sans études de marché.  Cette liberté explique sans doute pourquoi leurs œuvres ont si bien résisté au temps. Elles sont nées d’un désir authentique de divertir et non d’une volonté de répondre à une tendance. Des décennies plus tard, leurs répliques continuent de circuler dans les repas de famille, les bureaux ou les cours de récréation. Peu de générations d’acteurs peuvent se vanter d’avoir autant marqué la langue française.

Naissance d’un monument national

Aujourd’hui, « Le Père Noël est une ordure » semble avoir toujours existé. Le film est devenu un rituel des fêtes, une œuvre que l’on revoit comme on ressort les décorations de Noël. Pourtant, son destin était loin d’être écrit. Adapter une pièce de théâtre à succès constitue toujours un exercice périlleux. Le risque est grand de perdre l’énergie qui faisait la force du spectacle original. Beaucoup redoutent alors qu’en passant du théâtre au cinéma, les personnages perdent leur folie et que l’ensemble ressemble à une simple captation améliorée.

Le miracle tient précisément au fait que personne ne cherche à fabriquer un classique. Les acteurs jouent avec une liberté totale. Ils connaissent leurs personnages par cœur, les ont portés pendant des centaines de représentations et leur donnent une épaisseur rare. Pierre Mortez, Thérèse, Katia ou Zézette deviennent instantanément familiers. Ce qui distingue le film de nombreuses comédies de l’époque, c’est aussi sa cruauté. Derrière les éclats de rire se cache une galerie de personnages profondément seuls, maladroits ou désespérés. Les spectateurs rient parce qu’ils reconnaissent quelque chose d’eux-mêmes dans ces figures excessives. Le génie du Splendid a toujours été là : pousser les situations jusqu’à l’absurde tout en conservant une vérité humaine. Avec le temps, le film dépasse largement son statut de succès populaire. Il devient un phénomène culturel. Certaines répliques entrent dans le langage courant. Des scènes entières sont connues par cœur par des millions de Français. Comme souvent dans l’histoire du cinéma, personne n’avait anticipé une telle longévité. Des anecdotes de tournage il y en a pléthore et elles montrent bien l’ambiance à la fois bricolée, joyeuse et imprévisible qui régnait sur le tournage du film. Pour tourner des scènes dans les Grands Boulevards de Paris, l’équipe filmait presque clandestinement au milieu de la foule. Gérard Jugnot, grimé en Père Noël, fumait entre deux prises lorsqu’une dame âgée l’a frappé sur la tête avec son parapluie en s’indignant : « Monsieur, c’est une honte ! Remettez-moi votre barbe tout de suite et jetez cette cigarette ! Ma petite-fille ne comprend pas que Papa Noël fume ! »  Quant au rôle du pharmacien (celui qui lance le fameux « Mais c’est de la merde ! »), qui a été écrit pour l’acteur Jacques François après qu’il eut déclaré vouloir jouer avec la troupe du Splendid (même dans un tout petit rôle…), lorsque le montant du cachet dérisoire fut proposé par le producteur, il répondit qu’il ferait finalement le rôle… gratuitement, simplement parce que cela l’amusait et qu’il avait donné sa parole. Le personnage deviendra pourtant l’un des plus mémorables du film.

Le film que tout le monde pensait impossible…

Lorsque l’idée des « Visiteurs » circule dans les bureaux des producteurs, les réactions oscillent entre l’incompréhension et l’inquiétude. Un chevalier médiéval transporté à la fin du XXème siècle ? Des dialogues en vieux français ? Des décors historiques coûteux ? Pour beaucoup, le projet ressemble à une folie. À l’époque, le Moyen Âge n’est pas considéré comme un sujet vendeur. Les grandes fresques historiques coûtent cher et les échecs sont nombreux. Certains producteurs ne comprennent même pas où se trouve l’aspect comique du scénario. D’autres considèrent que le public n’acceptera jamais un héros parlant comme au XIIème siècle. Pour Christian Clavier et ses collaborateurs, au contraire, toute la force du film réside dans ce décalage. Ils imaginent déjà les réactions d’un seigneur médiéval découvrant les voitures, les téléphones ou les toilettes modernes. Plus le choc des époques est grand, plus le potentiel comique leur paraît évident. Les refus s’accumulent pourtant. Certains responsables demandent même de supprimer les séquences médiévales pour entrer plus vite dans l’action contemporaine. D’autres souhaitent simplifier le langage ou réduire les ambitions du projet. Finalement, le film voit le jour presque contre toute logique industrielle. Son succès dépasse immédiatement toutes les prévisions. Les salles sont prises d’assaut. Les spectateurs retournent voir le film plusieurs fois. L’un des plus grands triomphes de l’histoire du cinéma français était né.

Christian Clavier ou l’obsession du rire

Derrière la réussite des « Visiteurs », il y a le perfectionnisme presque obsessionnel de Christian Clavier. Beaucoup le connaissent comme acteur. Ceux qui ont travaillé avec lui parlent d’abord d’un auteur. Avec Clavier, une scène n’est jamais terminée. Une réplique peut être modifiée jusqu’au dernier moment. Il analyse le rythme, la musicalité des mots, la durée des silences. Cette exigence explique en grande partie la précision de ses personnages. L’anecdote la plus révélatrice concerne la naissance de Jacquouille la Fripouille. Au début du projet, l’acteur s’interroge. Son personnage est sale, excessif, grotesque. N’est-il pas en train d’en faire trop ? La réponse arrive dans un restaurant parisien. Un sommelier a pris l’habitude de finir discrètement les fonds de verre abandonnés par les clients. Au fil de la soirée, son comportement devient de plus en plus extravagant. Il alterne flatteries excessives, accès de colère, plaisanteries douteuses et changements d’humeur spectaculaires. Le spectacle fascine les observateurs. Cet homme semble caricatural et pourtant il est parfaitement réel. Pour Clavier, la démonstration est éclatante. La réalité autorise toutes les folies. Jacquouille peut être excessif sans perdre sa crédibilité. Le personnage est trouvé.

Lemercier ou l’art de désarçonner

Au milieu des années 90, Valérie Lemercier occupe déjà une place unique dans le paysage français. Elle n’appartient à aucune école, à aucune tradition précise. Son humour repose sur le décalage, l’élégance et une capacité rare à surprendre. Jean-Marie Poiré raconte qu’il ne la connaissait pas du tout. C’est un ami qui imitait sans cesse sa réplique dans une publicité (« C’est moi qui l’ai fait ! ») qui lui a mis la puce à l’oreille. Amusé par l’impact comique qu’elle avait sur le public, il s’est renseigné sur elle et l’a finalement engagée pour jouer Béatrice et Frénégonde. Sur un tournage, l’actrice peut remettre en question une scène quelques minutes avant la prise. Non par caprice, mais parce qu’elle cherche sans cesse la nuance juste. Un simple regard, une respiration ou un silence lui semblent parfois plus efficaces qu’une longue tirade. Cette liberté déroute souvent ceux qui travaillent avec elle. Elle accepte une idée, la refuse quelques instants plus tard puis revient finalement à son point de départ. Les conversations avec elle ressemblent parfois à des matchs de ping-pong intellectuels. Mais cette imprévisibilité constitue précisément sa force. Là où beaucoup d’acteurs reproduisent des recettes éprouvées, elle avance en exploratrice. Son personnage dans « Les Visiteurs » gagne ainsi une singularité qui contribue largement au charme du film. Même une fois le tournage terminé, elle continue à chercher. Lors du doublage, elle estime pouvoir encore améliorer certaines scènes. Elle réinvente des intonations, affine des intentions et ajoute de nouvelles nuances comiques. Peu d’acteurs possèdent une telle capacité à retravailler leur personnage jusqu’au dernier moment.

Jean Reno, le chevalier devenu star

À l’écran, Jean Reno semble avoir toujours appartenu à l’univers des chevaliers. Sa stature imposante, sa voix grave et sa présence physique donnent l’impression qu’il est né pour porter une armure. La réalité est plus complexe. Pour « Les Visiteurs », il doit apprendre à maîtriser parfaitement l’équitation. Les spécialistes du tournage lui confient un cheval borgne réputé difficile. L’animal possède son caractère et ne se laisse pas approcher facilement. Contre toute attente, une relation de confiance se noue rapidement entre l’acteur et sa monture. Les journées d’entraînement se multiplient. Reno gagne en assurance. Le cheval accepte progressivement son cavalier. Ce lien finit par apporter une crédibilité supplémentaire au personnage de Godefroy de Montmirail. Pendant le tournage, le producteur cherchait des scènes à supprimer pour économiser une journée de tournage. Il a proposé de couper la scène où Jacquouille découvre le mot « okay ». Jean-Marie Poiré a refusé. Heureusement, car cette séquence est devenue l’un des gags les plus cultes du film, avec Jean Reno témoin des réactions hilarantes de Jacquouille.

Une idée née… dans un bain à remous

Pour « Les Anges gardiens », Jean-Marie Poiré et Christian Clavier restaient bloqués sur le scénario. Ils avaient réuni un duo exceptionnel avec Gérard Depardieu, mais trouvaient leur histoire trop banale. Comme souvent lorsqu’ils manquaient d’inspiration, ils sont partis en thalassothérapie pour réfléchir. C’est alors que Poiré, allongé dans un bain bouillonnant, a eu une sorte de vision : il imagine un petit ange gardien assis sur le bord de la baignoire, qui lui ressemble et se moque de lui. Quand il retrouve Clavier au déjeuner, il propose immédiatement l’idée que chacun des héros soit accompagné par son propre ange gardien. Celui de Depardieu serait gentil mais simplet, tandis que celui de Clavier serait au contraire infernal et pousserait son protégé vers le péché. Clavier adopte l’idée sur-le-champ.

Lors de ce tournage, plusieurs scènes d’action et de cascades étaient prévues, notamment à Hong Kong. Mais les assureurs étaient particulièrement nerveux à l’idée de couvrir Gérard Depardieu, connu pour son tempérament imprévisible et son goût pour faire les choses lui-même. Selon Jean-Marie Poiré, l’acteur avait tendance à vouloir participer directement aux séquences physiques au lieu de laisser systématiquement la place aux doublures. L’équipe devait parfois le freiner pour éviter qu’il ne prenne des risques inutiles, car un accident aurait pu bloquer tout le tournage. Son attitude contrastait d’ailleurs avec celle de Christian Clavier, beaucoup plus prudent et méthodique. Poiré s’amusait souvent du décalage entre les deux : Depardieu fonctionnait à l’instinct, tandis que Clavier préparait tout minutieusement. Cette opposition se retrouvait à l’écran et contribuait beaucoup à l’alchimie comique du film. C’est très représentatif de l’ambiance du tournage : un mélange de comédie, d’improvisation et de personnalités très fortes, notamment le premier grand face-à-face à l’écran entre Clavier et Depardieu, qui n’avaient encore jamais tourné ensemble.

Une époque où l’instinct faisait encore la loi

À travers toutes ces histoires se dessine le portrait d’un cinéma français aujourd’hui disparu. Une époque où les films se construisaient souvent autour de personnalités fortes plutôt qu’autour de stratégies marketing. Une époque où un producteur pouvait refuser un futur chef-d’œuvre et où un projet considéré comme absurde pouvait devenir un phénomène national. Jean-Paul Belmondo, Georges Lautner, la troupe du Splendid, Jean Reno, Gérard Depardieu ou Valérie Lemercier appartiennent tous à cette génération de créateurs qui travaillaient avant tout à l’intuition. Ils commettaient parfois des erreurs. Ils se trompaient sur certains projets. Mais ils conservaient une liberté devenue rare. Leurs films continuent aujourd’hui de rassembler des millions de spectateurs parce qu’ils portent la marque de cette liberté. Ils n’ont pas été conçus pour répondre à une tendance ou satisfaire un algorithme. Ils sont nés de rencontres, de paris improbables, de coups de cœur et parfois même d’accidents. Et c’est peut-être ce qui les rend toujours aussi vivants.  

2126 1380 High Level Communications

Abonnez-vous !

Abonnez-vous à l’un de nos magazines ou à l’une de nos newsletters.

Recherchez un article
Préférences de confidentialité

Lorsque vous visitez notre site web, celui-ci peut stocker des informations via votre navigateur provenant de services spécifiques, généralement sous forme de cookies. Vous pouvez ici modifier vos préférences de confidentialité. Il convient de noter que le blocage de certains types de cookies peut avoir un impact sur votre expérience sur notre site Web et sur les services que nous sommes en mesure d'offrir.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services.