Les papa coachs ont toujours été omniprésents sur le circuit, surtout féminin. Et, même si tôt ou tard, leur autorité est remise en question, les liens familiaux, eux, sont souvent indestructibles.
Plus de dix joueuses du top 100 sont entraînées par leur père. Chez les hommes, ils sont un peu moins nombreux, mais leurs profils sont un peu plus connus : Alexander Senior Zverev, Apostolos Tsitsipas, Bryan Shelton, Cristian Ruud et Alejandro Cerundolo, pour n’en citer que quelques-uns. Les papas ont toujours été très présents dans la préparation à la carrière professionnelle de leurs futurs champions. Ils sont souvent les initiateurs qui plantent la graine et continuent ensuite à l’arroser jusqu’à ce qu’elle devienne une fleur à part entière. Il va sans dire qu’ils tissent des liens étroits tout au long du processus qu’ils ont à traverser ensemble. À cela s’ajoute le fait que de nombreux pères sont effrayés de lâcher leurs ouailles dans un monde souvent hostile où dépravation et jalousie règneraient en maître et où rôderaient des personnes sans scrupules. Ils adoptent donc généralement une attitude très protectrice et veulent être constamment présents pour garder leur poulain sur le droit chemin. Logiquement, ce sont eux qui connaissent le mieux leur progéniture et ils constituent une sorte de bouée de sauvetage sur laquelle de nombreux joueurs et joueuses peuvent compter lorsque leur carrière bat de l’aile. Par exemple, un peu à la dérive cette année, Stefanos Tsitsipas avait misé sur Goran Ivanisevic avant de rappeler papa Apostolos à la barre…

Des courts au cinéma
Le papa coach le plus connu de tous est peut-être Richard Williams. Sans savoir si ses filles avaient du talent pour le tennis ou pas, il a mis en place un programme d’entraînement autodidacte basé sur la discipline, la confiance en soi et de nombreuses heures d’entraînement, donnant ainsi naissance à deux joueuses emblématiques : Serena et Venus Williams. Le film « King Richard » donne une bonne image de ce que peut être une vie consacrée à une carrière, sous l’aile protectrice d’un père. « Beaucoup de gens ont une mauvaise opinion de notre père », a déclaré Serena Williams dans Forbes. « Ils pensent que c’est un type bizarre. Mais il a toujours voulu que nous nous amusions avant tout. Et j’ai trouvé ça génial. J’aime aussi sa force. Il nous a appris à être fortes. Et à ne jamais accepter moins que ce que nous méritons. » Les méthodes d’entraînement parfois peu orthodoxes des sœurs Williams ont pourtant été accueillies avec beaucoup de scepticisme. Mais Richard Williams, qui n’était pas un modèle dans sa vie personnelle, s’est révélé être un précurseur qui savait pousser ses filles dans la bonne direction. Il les a ainsi tenues à l’écart des tournois juniors américains afin de ne pas leur mettre de pression supplémentaire, mais aussi parce qu’il était convaincu qu’elles n’y apprendraient rien et n’y gagneraient rien. Et… il avait raison.

Un amour infini
Tout comme Maria Sharapova l’a admis lors de son récente intronisation au Hall of Fame de Newport, c’est en partie grâce à sa rivalité avec Serena ( Serena a gagné 20 des 22 matchs qu’elle a disputés contre Maria Sharapova, tandis que Sharapova a remporté 39 titres WTA en carrière, dont 5 titres du Grand Chelem) qu’elle est devenue la joueuse et la femme qui allait inspirer le monde entier à bien des égards. De la même manière, papa Yuri Sharapov aura beaucoup appris de l’approche de Richard Williams. L’histoire est légendaire et éloquente : Maria, alors âgée de sept ans, a quitté la Sibérie puis Sotchi avec son père, qui ne parlait pas un mot d’anglais, pour s’installer en Floride afin de poursuivre leur rêve. Yuri est arrivé à l’IMG Academy de Nick Bollettieri avec à peine 700 dollars en poche, tandis que sa mère Yelena a dû rester en Russie pendant deux ans en raison de restrictions de visa. Papa Sharapova a fait toutes sortes de petits boulots pour payer le loyer, les cours et un peu de nourriture. Et, heureusement pour lui, Maria s’est avérée être d’une trempe exceptionnelle. Au cours de sa carrière, Yuri ne s’éloignait jamais de sa fille. C’est lui qui lui recommandait de rester froide sur le circuit, argumentant qu’il ne servait à rien d’avoir des amies puisqu’elles pourraient s’avérer être de potentielles adversaires. Dans la loge des joueurs, notamment lors des matchs contre Williams ou Justine Henin, il se montrait souvent très hostile, ce qui ne lui valut pas une très bonne réputation. Vers la fin de la carrière de Maria, il s’est effacé, mais l’empreinte laissée elle, était indélébile. Dans son discours d’intronisation au Hall of Fame, Sharapova, émue aux larmes déclarait en effet « Papa, nous avons vraiment fait cela ensemble, n’est-ce pas ! J’ai eu tellement de chance de pouvoir faire ce voyage sous ton aile alors que personne ne croyait que nous y arriverions. Mais toi, tu y croyais. Tu as toujours pris tes décisions avec conviction et tu n’as jamais regardé en arrière. Tu étais dur et tu attendais toujours de moi que je place la barre plus haut. Mais pendant ce voyage, tu n’as jamais perdu de vue ton rôle le plus important, celui d’être mon père. Je t’en suis très reconnaissante. »

A deux mains
Une autre personne qui a sans aucun doute beaucoup appris de son prédécesseur Richard Williams est le père de Marion Bartoli. Walter, médecin généraliste reconverti en entraîneur, a mis au point des méthodes d’entraînement tout à fait personnelles pour sa fille. Cela a parfois prêté à sourire – il s’agissait parfois d’exercices très étranges dont l’utilité n’était pas claire –, mais cela lui a finalement valu une belle carrière, quoique quelque peu tourmentée, et un titre du Grand Chelem (Wimbledon 2013). C’est d’ailleurs papa Walter qui a encouragé Marion à jouer à deux mains, car il avait vu chez Monica Seles que cela pouvait être très efficace. « Je ne viens pas du monde du tennis et mes méthodes pouvaient donc sembler quelque peu inhabituelles », a admis le père Bartoli. « C’est aussi pour cette raison que j’ai dérangé beaucoup de gens à l’époque. Les joueurs pensaient que j’étais fou et que je faisais faire des choses stupides à ma fille, mais nous avons trouvé ensemble la bonne voie. » Plus tard dans la carrière de sa fille, leur relation s’est parfois détériorée et la Française a cherché du réconfort auprès de sa compatriote Amélie Mauresmo, mais elle est finalement revenue à ses premiers amours, dans le nid familial chaleureux. « Elle m’a demandé de faire d’elle une championne, et c’est ce que j’ai fait », a déclaré Walter avec
fierté après Wimbledon.

De l’autre côté du miroir
À l’autre extrémité du spectre, on trouve de nombreux témoignages de filles qui ont subi une relation totalement malsaine avec leur père. Même parmi les joueuses de très haut niveau, on trouve des récits poignants d’abus mentaux et physiques. Le fait que de telles situations aient été tolérées pendant des années sur le circuit est bien sûr lié à l’individualisme de ce sport et à la crainte des instances de s’immiscer dans la vie privée. Pour exemple, Jim Pierce, le père de la Franco-Canadienne Mary Pierce, était un tyran de première classe qui se comportait si mal lors des tournois qu’il a été exclu du circuit. L’ancienne star adolescente Mirjana Lucic a rompu pendant un certain temps avec le monde du tennis parce que son père continuait à la harceler après qu’elle ait définitivement rompu avec lui. La relation entre le père et la fille devenait tendue lorsque cette dernière évoluait et qu’un autre homme entrait en scène. Yanina Wickmayer de son côté a dû subir le fait que son père ait été impliqué dans des affaires judiciaires, notamment pour des infractions à la construction
et du recel frauduleux. Sofia Kenin a également rompu avec son père, qui était son entraîneur, après qu’il ait désapprouvé sa relation. Avant de finalement se réconcilier…

Tyrannie et absurdité
Mais rien n’est comparable à l’enfer qu’a dû vivre Jelena Dokic, ancienne joueuse de haut niveau et numéro quatre mondiale. Son père Damir, récemment décédé, était un véritable démon qui n’hésitait pas à recourir à la violence physique lorsque quelque chose ne lui convenait pas. Dans le podcast « Mental as anyone » et son autobiographie « Unbreakable », l’ancienne Yougoslave exilée en Australie donne un aperçu de sa vie dramatique en tant qu’espoir du tennis mondial. « J’ai été frappée et rouée de coups si violemment à la tête que j’ai perdu connaissance », a admis Dokic. « Cela s’est passé à la maison et juste après, j’ai dû montrer un autre visage lorsque je suis entrée sur le court. À l’âge de dix-neuf ans, j’ai quitté la maison familiale parce que les abus devenaient si violents que je ne savais pas si je survivrais à la prochaine raclée. » Lorsque Dokic, alors âgée de dix-sept ans, atteint les demi-finales de Wimbledon deux ans plus tôt, une performance fantastique, il n’y eu ni fête ni félicitations. Au lieu de cela, son père (ivre) s’est montré si furieux de sa défaite qu’il lui a interdit de retourner à l’hôtel. Elle dût passer la nuit au All England Club, cachée dans le Players Lounge où elle a été retrouvée vers 23 heures par une équipe de nettoyage. Cette dernière a prévenu l’arbitre Alan Mills, qui a à son tour appelé son manager. Elle a finalement obtenu un lit dans la maison que son management louait près de Wimbledon.

Père… et fils
En raison des liens familiaux, qui ont poussé la jeune Dokic à continuer de protéger son père et à jouer au tennis sous son autorité, et d’une vision différente de la violence domestique à l’époque, le démon Damir a été toléré très longtemps sur le circuit. Jelena elle-même a dû attendre d’avoir 30 ans pour être suffisamment forte mentalement pour fermer définitivement la porte à son père. Il n’est pas certain qu’une telle situation puisse se produire sur le circuit masculin, car les garçons peuvent naturellement se rebeller plus rapidement physiquement contre leur père. Cependant, la relation entre Andre Agassi et son père Mike était tout sauf saine et de nombreuses discussions animées ont également été enregistrées entre papa Tsitsipas et son fils Stefanos. Les tensions croissantes ont finalement conduit à une rupture entre le père et le fils. « J’avais grandi et changé, lui aussi », déclarait Tsitsipas junior à l’ATP. « Je n’avais plus autant de patience qu’au début. » Son passage entre les mains de Goran Ivanisevic plus tôt cette saison n’a toutefois pas été une réussite, et il est donc revenu à la recette initiale. « Il y a certaines manières et habitudes que l’on acquiert au fil des ans », a-t-il déclaré à propos du (nouveau) pacte d’entraînement avec son père. « Je suis un joueur technique et je dois avoir une bonne méthode pour frapper la balle comme je le souhaite. J’ai donc besoin de quelqu’un qui ait l’œil pour cela et qui soit prêt à passer des heures avec moi sur le court pour affiner ces coups et les rendre aussi fluides que possible, sans compliquer les choses. » Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que Tsitsipas écartait ainsi son père. En 2023, il avait déjà fait appel à l’ancienne star australienne du service Mark Philippoussis pour rejoindre son équipe. Cette première rupture était également survenue après une explosion de colère lors du tournoi de Montréal cette année-là. Tsitsipas en avait assez des cris incessants de son père dans la loge des joueurs. « Mon père n’est pas très doué dans ce genre de situations », admettait Stefanos après le match. « Je suis vraiment déçu. » Dans le podcast de Carolina Garcia, il a donné un aperçu de son processus de réflexion : « En fait, cela fait plusieurs années que je veux suivre ma propre voie. Mais c’était tellement difficile de mettre mon père de côté et de le laisser partir, il a tellement fait pour moi. Je voudrais qu’il puisse simplement être mon papa, mais j’ai l’impression que notre relation tennistique a tout brouillé. J’ai perdu la valeur d’un père dans ma vie quotidienne. »

Une situation complexe
Les dissensions qui surgissent souvent dans les relations père-fils sur le circuit de tennis sont gênantes. En effet, les joueurs entendent souvent dire, de la part des médias, de leurs collègues ou d’autres entraîneurs, que s’ils veulent franchir une nouvelle étape dans leur carrière ou sortir de l’impasse, ils feraient mieux de changer d’entraîneur. Un vent nouveau, une nouvelle approche, une page blanche, un autre angle d’attaque. Comme ces pères ont peu d’expérience – Zverev senior a pourtant mené deux fils au sommet –, le moindre signe de stagnation est rapidement remis en question. On a facilement tendance à penser que papa manque d’expérience ou qu’il est trop impressionné, trop obstiné et refuse d’élargir ses horizons. Les fils ont déjà entendu le refrain mille fois ou se retrouvent dans une situation confortable qui n’est plus productive. Le papa coach est assez facilement jugé sur ses performances médiocres et a souvent moins de crédit que les entraîneurs réguliers. Cette vision condescendante de l’extérieur peut également contribuer à un certain
malaise au sein d’une équipe.
Cela montre à quel point il est difficile de maintenir une relation saine entre un père et son fils ou sa fille lorsque tant d’autres aspects entrent en jeu. Le flux constant d’émotions, de tensions et d’attentes lié à une vie en tournée, où il y a peu de place pour l’intimité et où l’on vit dans cette situation familiale 24 heures sur 24 et pratiquement toute l’année, crée sans aucun doute une atmosphère de nervosité. Le lien de confiance exceptionnel est certes un avantage et les économies réalisées peuvent également être un facteur ici et là, mais cela reste une situation complexe lorsque les enfants grandissent et veulent voler de leurs propres ailes, tout en devant couper le cordon avec leur seul et ancien entraîneur, qui est aussi leur père…
