La Belgique compte aujourd’hui des dizaines de handigolfeurs reconnus officiellement par la Fédération Royale Belge de Golf. Souffrants d’un trouble physique ou mental qui altère leur swing, toutes et tous ont leur propre histoire qui a définitivement changé leur vie. Ils partagent une passion commune pour le golf, un sport salvateur qui les a poussés à se battre… avec un objectif en point de mire : rejoindre un jour, pour les meilleurs d’entre eux, les Jeux olympiques.
« Le 13 mai dernier, je prends mon café à Waterloo, se remémore Olivier Melebeck. Et en quelques minutes ma vie s’écroule ! » Au moment de se lever de sa chaise, le côté droit de son corps ne répond plus et il s’effondre. Conscient, mais en état de choc, il est évacué en ambulance. Très vite, le diagnostic tombe : AVC hémorragique du côté droit. « Pendant mes 8 semaines d’hospitalisation, je me demande à plusieurs reprises si je pourrai remarcher. Cet accident a été pour moi un long chemin de croix, une expérience physique et mentale, entrecoupée par des séances de kiné. »

Le golf à la rescousse
Depuis sa plus tendre adolescence, Olivier rêve de jouer au golf. Une fois sa situation financière établie, il débute au Golf et Hôtel de Falnuée-Mazy à l’âge de 30 ans. Tel un gourmet souhaitant tester plusieurs plats d’un restaurant, le joueur passe par le Golf de Rigenée, le Golf Château de la Tournette et le National Golf Brussels, avec un meilleur handicap atteint de 6.2… avant ce fameux jour de mai. « Après mon accident, je ne sais plus marcher correctement et je pense que le golf est fini pour moi. » Mais c’est sans compter cette rencontre un peu hasardeuse avec Savannah de Bock, qui modifie complètement la donne. « Elle me fournit les coordonnées de l’association « Stroke&Go » qui me redirige vers le responsable du handigolf à l’AFG, Philippe Pourbaix. A ce moment-là, je ne me considérais pas comme une personne handicapée, mais après avoir fait la connaissance de ce monde d’handigolfeurs, où chaque joueur s’appelle entre eux ‘les accidentés de la vie’, j’ai fini par accepter la situation et aller de l’avant. »
Stroke ou AVC
En Belgique chaque année, 30.000 personnes sont victimes d’un accident vasculaire cérébral. « 10.000 s’en sortent sans trop de dégâts, 10.000 en meurent et 10.000 deviennent handicapés », explique Pascal Lecomte, Président de l’association Stroke & Go. Cette mésaventure, Pascal l’a lui-même vécue en 1992, alors qu’il était officier d’infanterie à la Défense. A 24 ans, il est frappé par un infarctus cérébral avec aphasie qui bouleverse sa vie. Depuis ce jour-là, il doit s’aider d’une canne pour pouvoir marcher. Il nous fait d’ailleurs remarquer que cet objet ressemble un peu à un club de golf lorsque celui-ci est utilisé à l’envers, une transition parfaite pour évoquer son amour de la balle blanche. « J’ai toujours voulu jouer au golf et j’apprends un jour que des entraînements pour handigolfeurs sont donnés à l’Empereur. C’est ainsi que j’ai rejoint ce groupe qui s’entraîne ensemble environ une fois par semaine, tout en participant à des tournois internationaux. » De fil en aiguille et du tee au trou, Pascal tombe amoureux du golf et, avec d’autres amis, créée son association ‘Stroke & Go’, pour informer et communiquer autour de la prévention de ces AVC (Stroke, en anglais).

Une équipe noir-jaune-rouge
Conscientisée par l’inclusion nécessaire dans le monde du golf, les Fédérations (AFG, VVG, FRBG) ont mis en place une structure nationale pour les handigolfeurs. Diego Garcia en Wallonie et Patsy Van Baarle en Flandre entraînent un groupe qui nourrit de grandes ambitions internationales. « Il y a 3 ans, nous avons participé à notre première compétition internationale sans aucune expérience en tournoi, se remémore Patsy Van Baarle, Headcoach affiliée au Golfclub Beveren. Nous n’avions aucune attente et, sans pression, nous avons finalement remporté la compétition. Ce moment d’unification a été révélateur pour la suite de l’aventure. » Aujourd’hui, l’équipe nationale composée d’une dizaine de compétiteurs se structure avec des entraînements de paragolf donnés chaque mois, auxquels s’ajoutent du coaching mental et un suivi alimentaire. « Les spécificités de ces entraînements sont très récentes et permettent à nos joueurs de se développer au niveau du golf, mais aussi sur les plans physiques et mentaux », souligne la coach, ancienne championne d’équitation, passée en golf d’un index de 36 à scratch en à peine trois ans.
Objectif : Jeux olympiques
Les Jeux olympiques sont le rêve absolu de tout athlète de haut niveau. Aux Jeux paralympiques de Paris en 2024, 22 disciplines étaient représentées et le golf n’en faisait pas partie. « Pour qu’une discipline entre, il en faut une autre qui sorte, rappelle Diego Garcia, headcoach national et professionnel au Royal Bercuit Golf Club. Le golf est-il prêt à rejoindre les jeux ? Je dirais qu’il y a une volonté commune, mais Lausanne souhaite une uniformité dans les classifications de handicap et les fédérations européennes et américaines n’ont pas toujours été alignées. Mais cela va dans le bon sens », rassure cet ancien judoka, dont l’idole n’est autre que Seve Ballesteros. « Pour les Jeux 2028, Los Angeles a choisi 23 sports et le golf n’a pas été sélectionné, regrette Tony Bennett, président de l’EDGA (European Disabled Golf Association). Je n’ai bien sûr aucune vue sur les autres sports candidats à une entrée olympique, mais je suis convaincu que par son inclusion, le golf a sa place aux Jeux. Il peut encore se passer beaucoup de choses avant Los Angeles, mais si ce n’est pas pour 2028, j’espère sincèrement que notre candidature sera retenue en 2032. »
Changement de vie, changement de swing
Pour pouvoir être reconnu comme handigolfeur (D&G en anglais), un golfeur doit disposer d’une déficience certifiée par un médecin spécialiste. Olivier Melebeck a reçu sa certification et peut désormais participer aux compétitions de l’EDGA. « La question qui revient désormais régulièrement, c’est ‘qu’est-ce que je dois faire pour pallier mon handicap ?’ Je dois changer ma façon de jouer et cela a des conséquences sur ma stratégie. Même mon matériel doit désormais être adapté à mes différences physiques. » « Sur papier, le golf est un sport hyper inclusif. A ma connaissance, c’est le seul sport qui peut mélanger tous les sexes et tous les niveaux, commente Diego Garcia. D’ailleurs, quand vous avez un index qui tient compte de votre handicap physique, il n’y a aucun problème à jouer face à une personne valide de manière équitable, puisque toutes les données sont prises en compte dans votre index. Je ne peux donc qu’encourager plus de personnes atteintes de déficience, à se mettre au golf. » Aujourd’hui Olivier Melebeck a repris le golf à la Tournette, tout en jouant les événements organisés par l’EDGA. Entre sa passion pour le golf et pour la photo, et son métier de manager au sein d’une grande banque belge, il a retrouvé un équilibre dans sa vie, près d’un an après son AVC. « Au golf ces derniers mois, j’ai rencontré énormément ‘d’accidentés’, que ce soit en Belgique ou à l’étranger. Ils partagent toutes et tous la même envie : celle de se battre pour redonner une nouvelle dimension à leur vie. »
Chaque minute suivant un AVC, ce sont 2 millions de neurones qui disparaissent. La vitesse d’intervention est donc primordiale. Pour sensibiliser les golfeurs, l’asbl Stroke & Go de Pascal Lecomte, dont l’ambassadeur est notre Philippe Geluck national, met en avant certains termes qu’on retrouve à la fois lors de ces accidents vasculaires cérébraux, à la fois dans le sport de Saint Andrews. « En anglais, AVC se dit ‘stroke’, comme les ‘strokes’ que vous pouvez recevoir lors d’une partie de golf. Nous souffrons d’un handicap, mais en golf, nous avons aussi tous notre ‘handicap’, qui est l’index … », vous suivez toujours ? « Et enfin, sur un parcours, pour éviter le jeu lent, on va vous demander de jouer ‘fast’, donc rapidement. Et FAST, c’est l’acronyme qui permet de reconnaître les signes de l’AVC, pour ‘face, arm, speech and time’. » Chaque année, en fin de saison, Stroke&Go organise une compétition de golf dans un but de sensibilisation. Elle aura lieu cette fois au golf Five Nations de Durbuy le 25 octobre prochain. Toutes les infos sur www.stroke-go.be.

Son nom ne vous dira peut-être rien. Et pourtant, Moe Normann suscitait l’admiration de Tiger Woods en personne. « Seuls deux joueurs dans l’histoire ont possédé leur propre swing : Ben Hogan et Moe Normann. Je veux être le troisième », a confessé le Tigre. Dans sa jeunesse, Moe Normann est victime d’un accident de voiture qui entraîne des lésions cérébrales irréversibles. Souffrant d’une forme d’autisme, Moe trouve un refuge mental en jouant au golf. Doté d’un swing singulier à l’efficacité redoutable, il devient joueur du PGA Tour et participe même à deux Masters (1956 et 1957). Mais son comportement atypique est incompatible avec une fédération encore très conventionnelle : il porte par exemple son sac lui-même et se sert parfois de bouteilles de soda comme d’un tee. Personnage haut en couleur, il finira par quitter les Etats-Unis et rejoindre son Canada natal qui l’introduit à son hall of fame en 1995. Moe nous a quittés en 2004 mais il est resté une grande source d’inspiration pour de nombreux jeunes joueurs actuels et l’ensemble de la communauté des handigolfeurs.

L’anxiété, un thème encore tabou
Le sujet reste tabou, mais Bubba Watson a été l’un des premiers à en parler publiquement. « Je pensais que j’étais fou. J’essaye d’en discuter avec humour, parce que cela m’aide, mais tout est dans ma tête. » Le syndrome qui touche le célèbre gaucher n’est autre que de l’anxiété. Un mal invisible qui touche plusieurs golfeurs de haut niveau, à cause d’un rythme de vie stressant et des besoins en performance perpétuels. Bubba Watson n’est pas le seul golfeur à s’être exprimé sur ce sujet. Matthew Wolff a également souffert de ce handicap qui l’a poussé à suivre une thérapie. Il avait d’ailleurs tellement peur de la contre-performance, qu’il n’osait même plus sortir de son lit pour aller jouer des tournois. Actuel joueur du LIV Golf, le runner-up de l’US Open 2020 a été éjecté de l’équipe de Brooks Koepka en fin de saison 2023, avant d’être accueilli à bras ouverts en 2024 par Bubba dans les RangeGoats GC de Thomas Pieters.

A tout jamais, Gary Woodland restera dans l’histoire du golf comme le vainqueur de l’US Open 2019. Mais l’homme âgé de 40 ans a malheureusement fait plus parler de lui ces deux dernières années en dehors que sur les fairways. Atteint d’une tumeur au cerveau en 2023, il a subi une délicate opération avant de revenir à la compétition 6 mois plus tard lors du Masters. Son année 2024 a finalement été très moyenne avec un seul top 10 et une 155e finale à la FedexCup. Néanmoins, le joueur du Kansas a pu préserver le plus important après une telle épreuve, sa vie.
Handicap physique vs mental
Autisme, Asperger, trisomie… les troubles mentaux sont eux aussi considérés comme un handicap, mais font l’objet de discussions au sein de la communauté. « Certains golfeurs touchés par un handicap physique se demandent si la participation de joueurs qui n’ont pas de handicap visible est fair ? Le président de l’EDGA, Tony Bennett, les a inclus, mais les avis ne sont pas unanimes. On a par exemple deux joueurs américains autistes qui font partie du top 50 mondial et frappent plus fort et plus précisément que tous ceux qui ont un handicap physique. Attention donc, à ne pas franchir une frontière », avertit Diego Garcia. Aux Jeux aussi, la question a été posée avec une solution trouvée de la part des officiels de Lausanne, créer les ‘Special Olympics’ destiné aux sportifs atteints de troubles mentaux… qui ne peuvent donc pas participer aux jeux paralympiques.

Deux jambes et huit doigts amputés
Le handicap physique d’un handigolfeur peut être, nous l’avons déjà précisé, plus ou moins visible. Dans le cas d’Issa Nlareb, il est immédiatement perceptible. A 27 ans, le joueur professionnel en tournoi en Egypte, est frappé d’un méningocoque. Il se réveille après quatre mois de coma avec deux jambes et huit doigts amputés. Grâce à une résilience exceptionnel et trois ans après ce terrible événement, le Camerounais franchit le cut sur ce tournoi égyptien, une sorte de revanche sur la vie. « Je l’ai déjà vu jouer, nous dit Diego Garcia. Malgré ses spatules en guise de jambes et un shaft scotché à son moignon, il envoie la balle à 300 mètres. C’est incroyable, je n’ai jamais vu cela. » Champion du Cameroun de golf trois fois consécutivement avant son accident, Issa Nlareb poursuit son rêve de compétition dans le handigolf et est devenu un ambassadeur du développement du golf en Afrique. Il a fait partie du relais pour porter la flamme olympique le 2 juin dernier en vue des JO de Paris.
Il a obtenu le meilleur classement mondial de la jeune histoire du handigolf en Belgique avec une 4e place au ranking. Ces dernières années, suite à plusieurs désillusions, il a mis le golf de côté pour prioritiser son métier dans la communication et le marketing. Mais en 2025, Adem Wahbi a décidé de reprendre le chemin du circuit à temps plein. « Le golf a une énorme place dans ma vie et j’ai envie de retenter l’expérience du circuit et pourquoi pas, devenir numéro 1 mondial », nous explique le joueur de 26 ans. Adem souffre d’une diplégie qui le handicape en provoquant notamment des pertes d’équilibre. Membre du club des 7 Fontaines, il s’est entraîné dur cet hiver en vue des premiers tournois de la saison prévus au printemps. « Je n’ai pas envie d’avoir de regrets, c’est pourquoi j’ai fait un gros travail de préparation, qui me donnera toutes les chances d’atteindre mes objectifs », ambitionne le golfeur, proche de Thomas Pieters.

Manuel De Los Santos : Un destin marqué d’une balle blanche
C’est probablement l’un des handigolfeurs les plus connus et reconnus de la planète golf. Destiné à une brillante carrière dans le baseball, Manuel De Los Santos s’est reconverti comme golfeur après un tragique accident qui lui a coûté une jambe. Déterminé et fixé sur ses objectifs, le Dominicain a remporté plus de 100 victoires sur le Tour et rêve d’entrer dans la légende de son sport.
Armé d’une béquille à chaque bras pour arpenter les fairways, Manuel De Los Santos, fascine par son swing singulier. Malgré son handicap, il parvient à envoyer des drives dépassant les 240 mètres de vol de balle, « mais je vais rarement tenter de jouer au-dessus de 220 mètres carry, pour garder un meilleur contrôle de la balle », exprime-t-il dans un français parfait. Depuis plus d’un an, le joueur originaire de République dominicaine est devenu le premier handigolfeur à obtenir son diplôme de pro PGA, une fonction qu’il exerce au golf de Saint-Cloud, à l’ouest de Paris. « J’ai mis quatre ans pour décrocher ce fameux sésame. Désormais, je suis fier de pouvoir transmettre ma passion. » Des joueurs viennent même de Corée du Sud et du Mexique pour recevoir les précieux conseils du « maître », dont l’histoire hors-norme a dépassé les frontières.

A la conquête de l’Amérique
Les amateurs de baseball le savent, la République dominicaine est le réservoir mondial des Major League Baseball. Sammy Sosa, Osvaldo Virgil, Juan Marichal… sont quelques noms qui ont marqué l’histoire de ce sport ultrapopulaire aux Etats-Unis. Et Manuel De Los Santos devait lui, poursuivre cet héritage dominicain. Celui qui tenait une batte depuis sa prime enfance, avait rejoint une académie qui le destinait à devenir professionnel. C’était sans compter cet accident qui a transformé sa vie. « Je me trouvais à l’arrière d’une moto sur le bas-côté de la route, quand une voiture m’a percuté, emportant avec elle ma jambe gauche. » 4 jours de coma plus tard, à son réveil, Manuel se rend compte que sa jambe gauche a été amputée à hauteur de genou. A 19 ans, son rêve américain s’effondre…mais une année plus tard, après être devenu résident français, une autre balle blanche va entrer dans sa vie.
Une reconversion salvatrice
Le film « la légende de Bagger Vance » qui évoque l’histoire d’un joueur de golf blanc originaire de Savannah et de son caddie de couleur, est une révélation pour Manuel. Il débute le sport de Saint Andrews en 2004, en tant qu’autodidacte. Le club de golf remplace la batte de baseball et sa détermination paye. « Je ne joue pas au golf en le voyant comme compliqué ou difficile, mais je prends l’énergie positive que ce sport me permet de libérer. Quand je suis sur un parcours de golf, je suis heureux. J’oublie mon handicap et je me sens comme une personne valide. » Plus qu’une reconversion, Manuel voit sa nouvelle addiction comme une mission. « A aucun moment, je n’ai douté de mes capacités à pouvoir atteindre le plus haut niveau en golf. Je savais qu’en gardant ma discipline acquise au baseball, cela finirait par payer. »
Un retour à la compétition
Et les résultats ont fini par suivre ! Aux côtés de sa femme Elena, il a remporté plus de 100 victoires, accédant au trône de numéro 1 européen pendant sept ans. Après une pause de quatre ans pour obtenir son diplôme de pro, Manuel est revenu sur le circuit début 2024, une saison notamment marquée par trois victoires consécutives. A 40 ans, le golfeur était au moment de notre interview classé… 40e mondial, dans un ranking qui n’existe que depuis cinq ans. Mais Manuel De Los Santos n’est pas rassasié. Il se voit toujours comme un champion et a encore faim de victoires. « Je projette de jouer jusqu’à 50 ans pour continuer à enrichir mon palmarès, avant de créer mon académie. Je rêve d’être un jour considéré comme une légende de mon sport, car j’y vois une revanche sur la vie. Quand tu deviens handicapé, tu perds l’amour de vivre, mais le golf m’a appris l’amour de moi-même. Et j’ai envie de continuer à cultiver ce bonheur. »
Par Thibault Balthazar
