La Mère Noël des pauvres
« J’ai voulu vivre personnellement le message de l’Evangile ». Docteure Honoris Causa de l’UCL et Commandeure de l’ordre de la Couronne pour l’ensemble de son action humanitaire, Monica Nève de Mévergnies, 94 ans, a passé les 50 dernières années au service des personnes démunies dans le quartier des Marolles, selon la foi chrétienne mais l’esprit ouvert à tous. Elle aurait pu être notre lauréate chaque année. Il n’est pas trop tard.
Noël toute l’année
En cours de route, effarés, abasourdis, on a perdu l’abbé Pierre. De révélations scabreuses en accusations scandaleuses, un mythe s’est effondré, jetant un froid plus sibérien que le fameux hiver 54 qui l’a vu sauver des vies. Certains en ont perdu un peu plus foi en l’homme, alors qu’il suffit parfois d’un coup d’oeil autour de soi pour se rendre compte du contraire. Prenez cette mamie lumineuse, musicienne et cultivée, au coeur des Marolles, qui depuis 50 ans accueille, nourrit, réconforte et aide à vivre les plus démunis en toute humilité, selon sa sainte trinité à elle – spirituel/social/ culturel – entourée d’une centaine de bénévoles qu’elle inspire. On ne trouve plus guère de grandes dames en mission, imprégnées de Dieu, comme Monica Nève de Mévergnies. Elle voulait être missionnaire, on l’a encouragée à être une laïque engagée, dans l’action chrétienne mais avec l’esprit ouvert aux gens de toutes opinions et croyances. L’oeuvre de sa vie, l’ASBL Nativitas, un centre d’accueil convivial qui fait pendant à la gentrification du Sablon, tente de faire souffler l’esprit de Noël toute l’année sur les habitants en situation précaire de ce quartier traditionnel et populaire. Son crédo évangélique, celui du Bon Samaritain : « Il n’est pas nécessaire d’avoir un talent extraordinaire pour aider son prochain. »
Le bistrot de Toots
Ce que l’on a baptisé « La Bicoque », aujourd’hui étalée sur trois immeubles, a donc ouvert ses portes en 1975, rue Haute, offrant aux défavorisés et marginaux un lieu de rencontre convivial autour d’un café, d’une tarte, et d’un piano électronique. Tout ça à l’endroit même du bistrot que tenaient les parents de Toots Tielemans. Monica n’a pas tardé à prendre la mesure des attentes et besoins de première nécessité de ses visiteurs, aide alimentaire, restaurant social, repas complets chauds, boissons et vêtements à un prix symbolique, services de douche et de coiffure, logements de transit, pour quatre mois, le temps de voir venir, assistance d’un écrivain public, accompagnement via des formations, des cours de langue, des activités culturelles et artistiques, des permanences d’accueil et d’action sociale. L’oeuvre vit bien sûr des dons et aides qu’elle reçoit et sollicite, mais Monica, cheffe d’orchestre de formation, passionnée de musique et de chant grégorien, organise aussi des concerts, des messes chantées. Début décembre, en présence de la princesse Astrid, elle a célébré le 50e anniversaire de l’institution lors d’une magnifique soirée de gala à Flagey consacrée à Mozart, avec l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie et Valère Burnon, le pianiste marchois, 3e lauréat du Concours Reine Elisabeth et prix du public, qui a littéralement électrisé la salle. Une star est bien née.
20.000 repas par an
Nativitas a toujours été suivie d’un bon oeil, discret mais bienveillant, par nos souverains. « Etant d’une famille très monarchiste, le fait que la reine Fabiola nous ait très vite accordé son haut patronage m’a procuré un immense plaisir », sourit Monica. « Un soir, elle a même participé à notre cortège de Noël par grand froid. Un autre jour, la reine m’a demandé de lui apprendre à chanter le pater en grégorien, ce que j’ai fait très volontiers, elle a enregistré le morceau sur un petit appareil qu’elle avait emporté dans son sac. Aujourd’hui, c’est donc la charmante princesse Astrid qui a pris le relais et qui honore Nativitas de son haut patronage. » On peut estimer que « La Bicoque » et ses dépendances accueillent près de 30.000 personnes par an, qu’elles sont plus de 20.000 à y partager un repas chaque année, à midi pour deux euros, gratuitement après 14 h. Dès les débuts, Monica y a déjeuné régulièrement, et au piano du restaurant elle y a animé la chorale populaire qu’elle a créée, à laquelle la princesse Astrid a déjà mêlé sa voix, et qui se produit là où elle est susceptible d’apporter de la joie, jusque dans les prisons. L’âge étant, la relève est aujourd’hui assurée par une jeune musicienne, avec un répertoire renouvelé.
Alphabet amoureux
On peut dire que 94 ans est une étape raisonnable pour dresser le bilan d’une long et beau parcours vie. C’est ce que Monica Nève a choisi de faire avec son « Alphabet amoureux » publié aux éditions Saint-Léger, un bouquin qui lui ressemble et n’a rien d’une biographie classique qui la mettrait en valeur. Reflétant sa liberté d’esprit et sa fraicheur de ton, toujours imbibé d’Evangile, cet abécédaire dédié à ses cinq enfants, douze petits-enfants et vingt-cinq arrière-petits-enfants, se lit d’une traite, ou par fragments, comme un manifeste de foi, d’amour et de musique, qui lui permet également, par thèmes, de revisiter son parcours. D’emblée sous le signe de la nativité, puisque son mari, né un 24 décembre et accablé par la maladie d’Alzheimer à la fin de sa vie, s’appelait Noël. « Ma première mission a été de m’occuper de mes enfants, j’ai attendu vingt années avant de lancer Nativitas dans ce quartier de Notre Dame de la Chapelle où j’avais été catéchiste à 18 ans », se souvient-elle. « Après des études d’histoire de l’art à Rome et Paris, j’ai pu aussi apprendre le métier de chef d’orchestre grâce au grand René Defossez qui a bien voulu m’enseigner son art. « Vos gestes sont le prolongement de votre âme », me disait-il.
Dieu attendra
Elle dont l’action est clairement reliée à l’Eglise, et qui regrette la « paganisation » du Noël qu’elle a dans le coeur, ne craint pas pour autant de la remettre en question. « Je lui reste fidèle, mais n’est-il pas temps de la repenser, de donner plus de place aux laïcs, aux femmes, aux pauvres ? Pas question de banaliser l’avortement mais n’y a-t-il pas des situations exceptionnelles et dramatiques qui se révèlent porteuses de difficultés insurmontables ? Tout devient alors une question de conscience. Quels que soient mes principes, considérant ces femmes en souffrance, j’entends Jésus dire : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ». On sera tous d’accord, rarement une dame a été autant à sa place en tant que leader féminin de l’année. Et elle ne compte pas s’arrêter là. « Même si je crois fermement que la mort m’ouvrira à la splendeur de la vie éternelle, à 94 ans je n’ai pas envie de mourir », sourit-elle. « J’ai tant de projets encore, tant de rêves, une fondation au Katanga, une troupe scoute des Marolles, les coeurs de la rue, des visites prolongées chez mes enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants… et pourquoi pas un ordre religieux Nativitas, à caractère spirituel. Je laisse Dieu décider quand il viendra me cueillir, petite fleur des champs dans son jardin d’Eden, mais je le prie d’attendre encore un peu ». Tout le plaisir sera pour nous, madame.
Les nominées

KICKCANCER : Delphine Heenen est la voix, non seulement belge mais européenne, des enfants atteints d’un cancer et de leurs familles. Une problématique qu’elle a vécue dans sa chair avec la maladie rare dont est décédé l’an dernier son fils Raphaël, et qu’elle a transformé en engagement avec la création en 2017 de la fondation KickCancer. Son credo : « Les recherches et progrès réalisés en oncologie le sont d’abord au bénéfice des adultes, il faut qu’ils bénéficient aussi aux enfants ». La course caritative Run to Kick, qu’elle organise dans le Bois de la Cambre, a rapporté plus de 2.270.000 euros, montant record.

VIRGINIE DUFRASNE (Lixon) : Arrivée à la tête de l’entreprise de construction Lixon à 26 ans à peine, Virginie Dufrasne a fini par imposer son style dans un secteur majoritairement masculin. Entrée dans la quarantaine en 2025, elle a orchestré une année marquante pour la société carolorégienne qui a fêté son 130e anniversaire et a dépassé pour la première fois la barre des 100 millions en chiffre d’affaires. Avec en prime une deuxième nomination au titre de manager de l’année pour sa CEO qui mesure le chemin parcouru et ne souffre plus de l’étiquette « jeune, femme et fille du patron » qu’elle a porté malgré elle.
