L’IA, nouvelle guerre froide ?

L’IA, nouvelle guerre froide ?

Dans le domaine de l’ IA, les États-Unis ne dominent déjà plus tous les terrains. L’aigle américain garde une longueur d’avance, mais le dragon chinois se rapproche à grande vitesse…

Wall Street a tremblé. Non parce que la Chine aurait soudain inventé une intelligence artificielle supérieure à toutes les autres, mais parce que Kimi K3, développé par le laboratoire chinois Moonshot AI, est venu bousculer le modèle économique des géants américains. Jusqu’ici, OpenAI, Anthropic et leurs concurrents pouvaient faire payer l’accès à des IA parmi les plus performantes au monde, tout en gardant leur technologie secrète. Mais que se passerait-il si la Chine propose des modèles presque aussi puissants, beaucoup moins chers et que chacun peut installer sur ses propres machines ? C’est toute l’économie de l’IA qui pourrait s’en trouver bouleversée. Et c’est ce qui inquiète justement les marchés.

Pour comprendre l’enjeu, Laurent Alexandre commence par un peu de mécanique. Diplômé en médecine, d’HEC et de l’ENA, conférencier reconnu sur les questions de transhumanisme, d’intelligence artificielle et d’allongement de la vie, il était récemment interrogé par notre ami Amid Faljaoui dans un article publié dans notre magazine LOBBY et dans le Trends.

Laurent Alexandre s’est imposé comme l’une des figures majeures du débat sur l’impact de l’intelligence artificielle dans nos sociétés.

Une IA n’est pas un programme écrit ligne par ligne. Durant son entraînement, elle ajuste des milliards de valeurs numériques qui déterminent la manière dont elle traite et relie l’information : les fameux “poids” . Pour simplifier, ils constituent la mémoire mathématique de ce que le modèle a appris, une part essentielle de son “cerveau”. Et c’est là que la bataille commence… et se gagne !

Chez OpenAI ou Anthropic, ces poids restent secrets. On utilise GPT ou Claude à distance et l’on paie pour y accéder. La Chine pousse une autre logique. Kimi K3, DeepSeek ou Qwen appartiennent à un écosystème de modèles à “poids ouvert”, c’est à dire qu’ ils peuvent être téléchargés, installés sur ses propres machines et adaptés à des besoins spécifiques.

Chez OpenAI (ChatGPT), les “ Poids ” restent enfermés dans les serveurs de l’éditeur : on s’en sert à distance, on paie à la requête, on ne voit jamais l’intérieur et le fournisseur peut augmenter ses prix quand il veut.

L’écart de performances entre les modèles américains, longtemps largement dominants, et leurs concurrents chinois se resserre. Parler de “ meilleure IA ” devient d’ailleurs presque trompeur. Certains modèles excellent en cybersécurité, d’autres en code, en sciences ou dans les tâches dites agentiques (où l’IA agit de manière autonome, planifie et enchaîne plusieurs actions pour atteindre un objectif). Les classements varient donc selon ce que l’on mesure. Kimi K3 peut talonner, voire dépasser certains concurrents américains sur des tâches précises, sans pour autant les dominer partout.

D’où l’inquiétude de Wall Street : si une intelligence presque aussi performante devient ouverte et beaucoup moins chère, que vaut demain la rente des laboratoires qui facturent son utilisation ? La valeur pourrait alors se déplacer vers les puces, le cloud et l’énergie, mais aussi vers ce qu’une IA ne peut pas simplement télécharger : les données propres à chaque entreprise — historique des ventes, connaissance des clients, contrats, prix, stocks, habitudes d’achat ou savoir-faire accumulé au fil des années. Autant d’informations uniques qui, bien exploitées, pourraient devenir plus précieuses que l’IA elle-même.

Laurent Alexandre résume le paradoxe d’une formule : “ Le capitalisme californien privatise l’intelligence, le communisme chinois en distribue les poids.”

Les Chinois, à l’instar du géant Baidu, publient leurs “ Poids ” : chacun les télécharge, les installe sur ses propres machines, les modifie et ne paie plus personne. C’est le modèle dit “ouvert.”

Et l’Europe dans tout cela ? Elle pourrait tracer une troisième voie. Non pas fabriquer coûte que coûte une IA européenne moins performante au nom de la souveraineté, mais éviter de devenir captive d’un seul fournisseur. Utiliser une technologie américaine lorsqu’elle est la plus efficace, installer une solution ouverte pour protéger certaines données sensibles, soutenir ses propres champions et, surtout, conserver la possibilité de changer rapidement de technologie.Car la souveraineté numérique ne consiste peut-être plus à tout fabriquer soi-même. Elle consiste aussi à rester libre de ses choix.

Pour les entreprises, ces arbitrages sont désormais suffisamment stratégiques pour remonter jusqu’au Comex, le Comité exécutif qui réunit les principaux dirigeants et décide des grandes orientations de l’entreprise. Coûts, protection des données, compétitivité, choix technologiques… l’IA n’est décidément plus seulement une affaire d’informaticiens. Et si elle finit un jour par obtenir elle-même un siège au Comex, mieux vaut avoir décidé auparavant qui gardera les clés !

D’ici là, prolongez la réflexion en feuilletant le magazine LOBBY ICI et retrouvez François Didisheim, son fondateur, au micro de BXFM Radio, dans son dernier podcast à écouter ICI

Cette newsletter s’appuie sur l’interview de Laurent Alexandre par Amid Faljaoui et publiée dans Trends et Lobby.

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