Serial investisseur

Serial investisseur

 

Marc Coucke a touché le jackpot pour l’oeuvre de sa vie, Omega Pharma, promis d’en investir une grande part dans l’économie belge, et tenu parole. Si un nom s’imposait ici dans un cadre « make investment great again » c’était bien celui de Marc Coucke qui, avec son holding familial Alychlo, gère des participations dans une quarantaine d’entreprises d’horizons divers, de la « pharma » au foot, en passant par l’écologie, l’immobilier et les loisirs. Itinéraire.

Omega Pharma

C’est l’histoire d’un petit pharmacien devenu l’une des plus grosses fortunes du pays. Lorsqu’il s’associe avec un copain d’études, Yvan Vindevogel, pour vendre des shampoings aux pharmaciens, Marc Coucke a 22 ans. A deux, ils effectuent leur service militaire à l’hôpital d’Ostende. Comme Bill Gates bidouillant ses premiers logiciels dans le garage familial, pour passer le temps et arrondir leurs fins de mois ils achètent du shampoing en bidons de cinq litres et y ajoutent une couleur ou un parfum avant de le revendre dans des bouteilles sous leur marque. Omega Pharma est né. Un peu par hasard. Nous sommes en 1987. Mise de départ : 300.000 francs belges (7.500 €). Leur business centré sur les produits et médicaments sans prescription trouve son public et se développe à une vitesse fulgurante. Sept ans plus tard, il vaut déjà 200 millions de francs belges pour le Hollandais OPG. Vindevogel veut vendre. Coucke n’est pas d’accord, il s’est pris au jeu et a toujours aimé avoir un coup d’avance, la parapharmacie a le vent en poupe, il prend le risque de s’endetter à hauteur de la moitié de cette somme pour racheter les parts de son comparse. Intelligent, pragmatique, opportuniste et jovial, mais surtout charismatique et infatigable bosseur, il se joue du système et propose même à des pharmaciens d’entrer dans le capital, ceux qui sautent le pas ne le regretteront pas. Omega Pharma entre en bourse et ne cesse de croître, entre autres via des dizaines d’acquisitions. Vingt-sept ans après sa création, c’est une multinationale qui a atteint une taille critique, au chiffre d’affaires dépassant le milliard d’euros et qui suscite la convoitise de grands noms de l’industrie pharmaceutique. Finalement, l’Américano-israélien Perrigo emporte le morceau pour 3,6 milliards d’euros, dettes comprises, une jolie somme dont une petite moitié, nette d’impôts, prend la direction du compte en banque du boss, en cash et en actions. Lorsque l’acheteur dépose ensuite plainte, s’estimant dupé par les comptes d’Omega Pharma qu’il juge « embellis » et réclamant près de deux milliards, Coucke n’est finalement condamné à payer qu’un peu plus de 10 % de cette somme, montant qu’en bon père de famille prévoyant il avait d’ailleurs provisionné. Et quand on lui reproche d’avoir échappé au fisc sur la plus-value de la vente, ce qui n’a rien d’illégal, il dit comprendre que cela fasse polémique et que ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts puissent trouver cela injuste, mais il promet d’investir dans l’économie belge, et il tient parole.

Premier influenceur âgé 

Le sens des affaires, de la stratégie, de la communication, la bosse des maths et le côté un peu extravagant, bon vivant, Marc Coucke les a toujours eus. A 9 ans, il empoche ses premiers francs en portant les chaises longues de vacanciers sur la plage d’Ostende. A 11 ans, il achète ses premières obligations d’Etat. C’est un as des échecs, il se voit prof de maths mais est « programmé » pour reprendre la pharmacie familiale. A l’univ, il réussit sans préparation l’examen d’entrée d’ingénieur civil, pour s’inscrire ensuite en pharmacie, puis décroche un post-graduat à la Vlerick Management School, tout en prenant soin de ne rien manquer de la fête étudiante. Un personnage unique et inclassable prend forme. Sans cesse en mouvement. « Je suis vraiment parti de rien, c’est ce côté self-made man qui touche les gens. Beaucoup de jeunes, issus d’horizons divers, me disent que je suis un exemple. Je suis le premier influenceur âgé (sourire). C’est aussi pour les encourager à entreprendre que j’ai toujours voulu me rendre visible », dit-il. « Marc est un esprit vif, qui maîtrise bien les rouages des marchés financiers et n’hésite pas à saisir les opportunités quand elles se présentent, mais il y a aussi une responsabilité sociétale évidente chez lui« , assure un ancien patron d’Euronext Bruxelles. Avec l’argent d’Omega Pharma, Coucke aurait pu vivre de ses rentes au gré de ses intérêts musicaux, artistiques, sportifs, et se la couler douce dans le luxe à la campagne. Mais ce n’est pas son genre… bien qu’il habite un château, à Merelbeke, où des pièces d’art ornent les murs, lui qui possède entre autres la plus belle collection privée des oeuvres de Marcel Duchamp. Il a choisi d’investir et d’apporter de la valeur ajoutée à la Belgique comme il dit, en soutenant
les entrepreneurs locaux. 

Aujourd’hui, via son holding familial Alychlo (raccourci pour ses filles, Alysée et Chloé), il compte des participations, plus ou moins importantes mais toujours influentes, dans une quarantaine de sociétés, d’entreprises, de fonds, couvrant des activités très variées. Initialement dans le secteur « pharma » pour les raisons historiques que l’on devine, mais au fil du temps son horizon s’est élargi, notamment dans le domaine de l’entertainment et du loisir. Aujourd’hui, dans le portefeuille d’Alychlo, on trouve des actifs connus de tous, qui ont parfois défrayé la chronique, et d’autres dont on parle moins, pour un total d’environ un milliard d’euros. Cela va de ce qui est probablement le plus beau zoo d’Europe, et au delà un concept unique en son genre, à un club de foot prestigieux orphelin de sa splendeur passée, en passant par des pistes de ski d’été, une société qui révolutionne le monde des panneaux solaires, une autre qui recycle l’eau grâce à des technologies innovantes, une firme qui met au point des solutions de diagnostics médicaux, une institution de la photo à l’heure du numérique, un groupe spécialisé dans la santé animale, un leader mondial dans la transformation de fruits ou légumes, et nous en passons, sans oublier le développement du padel et quantité d’investissements immobiliers dans l’horeca ou le secteur touristique, des deux côtés de la frontière linguistique.

Une équipe de quinze personnes

A ce stade, on peut se poser au moins deux questions. Pourquoi décide-t-on de soutenir telle initiative plutôt que que d’autres, qu’est-ce qui guide les choix ? Et comment gère-t-on efficacement autant d’activités, aussi variées, en même temps ? « Le secret, si secret il y a, c’est de s’engager dans des projets qui nous touchent, nous intéressent, que l’on aime bien faire, ou qui font du bien à la société », entend-on chez Alychlo. « Ce que je préfère, c’est investir dans d’autres entreprises et les aider à se développer », a dit le boss, « mais pour bien comprendre les entrepreneurs il faut entreprendre soi-même, il se trouve que c’est dans mes gênes, tant que mon corps et mon esprit suivent je continue » Quant à gérer ce portefeuille qui a pris tant d’ampleur au fil des années, vu de l’extérieur on peut avoir l’image d’un grand patron tout puissant et omniprésent, seul maître à bord et à l’intuition déterminante, mais ce n’est pas, ou plus, nécessairement aussi vrai. Certes, Marc Coucke suit chaque dossier pas à pas, ce qui peut l’amener jusqu’au bout de la nuit, et son avis demeure essentiel, « mais c’est aujourd’hui une équipe de quinze personnes qui gère son holding et ses actifs, tout étant discuté au sein d’un comité d’investissement où chaque voix est écoutée », expliquait le CEO d’Alychlo Pieter Bourgeois au mois de janvier dernier à Trends/Tendance. « En interne, nous disposons d’expertises financières, juridiques ou fiscales, et des règles claires précisent à partir de quel moment l’accord de Marc est nécessaire ». 

« Je m’entoure volontairement de personnes qui me challengent, et ça marche très bien« , confirmait Coucke au magazine Forbes. « Elles sont là pour examiner mes idées de manière critique et ne retenir que les meilleures ». « Nous ne cherchons pas activement des investissements, ce sont les entrepreneurs qui viennent vers nous avec leurs idées ou projets », continue Pieter Bourgeois. « Chaque semaine, nous recevons des dizaines de propositions. Une part importante de notre travail est donc de dire « non ». Nous n’investissons plus dans des start-ups qui n’ont pas encore de chiffre d’affaires, c’est un métier différent. Nous privilégions les entreprises qui génèrent déjà des revenus et une trésorerie d’exploitation, avec un potentiel de croissance qui nous semble clair ».

The place to be

Une des caractéristiques du véhicule d’investissement « made in Coucke » c’est qu’en dix ans il ne s’est séparé totalement que d’une des sociétés dans lesquelles il a pris des participations. Et c’est voulu. Quand l’homme s’engage c’est aussi avec le coeur, parce qu’il y croit. « Vendre partiellement ou ouvrir l’actionnariat n’est pas toujours une mauvaise chose, mais nous sommes avant tout des actionnaires positifs, qui apportent leur expérience, qui pensent à long terme, on peut m’appeler à n’importe quel moment, je connais tous les chiffres », dit le Gantois.  « Nous ne nous engageons jamais avec l’arrière-pensée de réaliser une plus-value dans les cinq ans, ce n’est pas notre philosophie. Je peux d’ailleurs vous assurer que, l’an dernier, la quasi-totalité des investissements Alychlo a enregistré une croissance de chiffre d’affaires et de trésorerie d’exploitation ». Avec, bien sûr, en tête de gondole le Pairi Daiza d’Eric Domb, en perpétuel développement, qui accueillait 800.000 visiteurs il y a dix ans et dépasse désormais le cap des 2,5 millions, mais aussi les « pépites vertes » innovantes que sont Energy/Vision et Ekopak. Au total, près de 3.500 emplois équivalents temps plein ont été créés pour l’ensemble du portefeuille, soit un tiers de plus qu’en 2021. 

On ne peut pas pour autant parler de long fleuve tranquille quand on sait ce qu’a, par exemple, déjà coûté le Sporting d’Anderlecht pour un résultat sportif décevant. Ou que l’on observe les pertes financières toujours enregistrées sur le site emblématique de Durbuy qu’il a métamorphosé et dans lequel il a investi des dizaines de millions via son holding « La petite merveille »  –  rebaptisé depuis « Sanglier Durbuy Adventures » – pour proposer une offre de loisir survitaminée de qualité supérieure, parc d’aventures, hôtel de luxe, restaurant étoilé, parcours de golf, brasseries, salon de thé, gites, maisons d’hôtes, chalets, appartements, camping/glamping, entre autres. Le succès du projet est indiscutable, la « belle endormie » est devenue « the place to be », attirant un flux constant de visiteurs, majoritairement du nord du pays. Tout y a pris de la valeur, mais les bilans financiers ne le reflètent pas nécessairement. Des chiffres qui méritent certes d’être pondérés eu égard à l’importance des investissements colossaux à amortir et des impondérables essuyés en peu de temps, covid, inondations, incendie de l’historique 5 étoiles, le « Sanglier des Ardennes », à la veille du Nouvel An. « Sur le plan opérationnel, c’est rentable et même très rentable, dans le respect de l’emploi local et de l’authenticité du cadre », rétorque Coucke. « Nos investissements n’ont pas tous vocation à générer des rendements immédiats, tant que la situation s’améliore chaque année et que nous rendons les gens heureux. Notre horizon là-bas est à plus long terme ».   

ZouteCoucke

Cultivant son image paradoxale, un pied dans le luxe, l’autre dans la culture et le folklore populaire, le Gantois, vrai Belge devenu ce qu’il appelle avec le sourire un WC – Wallon Connu comme on dit Bekende Vlaming -, donne l’impression d’un homme qui a la bosse des affaires mais pour lequel le business se mâtine d’affectif. A Durbuy, il a redonné un fameux coup de boost à ses souvenirs d’enfance, ceux de ses vacances ardennaises en famille. Même chose au littoral, où son implantation n’est pas passée inaperçue, comment pouvait-il en être autrement ? Faisant là encore le grand écart entre les cinq étoiles de La Réserve et le cornet deux boules démocratique de l’incontournable Glacier de la Poste, il a désormais pignon sur rue à Knokke via l’entité « ZouteCoucke » installée dans la magnifique villa qu’il a achetée 30 millions à la famille Piron (de Thomas et Piron). En peu de temps, il s’est approprié le Zoute Grand Prix et ses collections de bolides historiques, l’hôtel Enso District, 4 étoiles, ainsi que son restaurant, et ce n’est sans doute pas fini. Il rêve de relancer l’âge d’or du casino de Knokke et s’est engagé dans la société WP Hotels & Events à Blankenberge, un groupe qui exploite sept hôtels de différents standings et propose des productions musicales qui peuvent désormais compter sur un « maestro » pour les développer et les promotionner. A l’international, Coucke détient également la moitié d’OKU Leisure Group, propriétaire et exploitant de deux hôtels de luxe à Ibiza (Espagne) et Kos (Grèce). 

Pour les vacances, il a donc le choix entre les Ardennes, la Merdu nord et les îles méditerranéennes, il est partout chez lui, sauf que les vacances ce n’est pas trop son truc non plus. Il est comme New York, il n’arrête jamais. Depuis janvier, il est entré dans la catégorie des soixantenaires, il n’y peut rien, mais il n’aime pas ça. Il a d’ailleurs décidé depuis quelques temps de s’occuper de son physique, c’était nécessaire et cela se voit. « J’ai plus pris du muscle que perdu du poids », sourit-il. Pendant ce temps, alors que son épouse Nathalie développe sa propre gamme de parfums à succès, ses deux filles (18 et 21 ans) ont entrepris des études à Madrid et Paris orientées business. « Aucune pression de ma part », assure le paternel, « mais il suffisait de voir leurs points en maths et en économie pour comprendre. Peu importe ce qu’elles choisissent, elles doivent surtout le faire avec plaisir, et ne pas penser qu’elles doivent immédiatement gérer une société d’investissement comme la mienne. Je l’ai bâtie au fil des années. Après 25 ans chez Omega Pharma, j’avais l’expérience nécessaire pour y parvenir, mais je ne leur souhaite vraiment pas d’avoir à suivre simultanément 40 entreprises », a-t-il conclu chez nos confrères de Forbes. 

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