C’est une trouvaille plutôt géniale que celle-là. Mise au point par une start-up bruxelloise, elle tient en un petit boitier – connecté au compteur d’eau – qui détecte en temps réel la présence de fuites dans les réseaux de distribution. Elle permet d’optimiser la consommation, et d’économiser ce que l’on a baptisé l’or bleu, de plus en plus précieux sur une planète qui se réchauffe, mais aussi des sommes appréciables sur les factures et primes d’assurance. Ecologique et rentable.
Intelligence artificielle
Rien d’étonnant à ce que Shayp ait été désigné médaille d’or des start-ups à impact pour l’environnement en 2024, et qu’elle ait été sélectionnée parmi les dix solutions les plus innovantes au monde en matière de lutte contre le gaspillage d’eau. C’est une idée que l’on aurait aimé avoir. La petite société bruxelloise s’est lancée en 2017 dans la chasse aux fuites d’eau dans les bâtiments grâce à une solution innovante qui combine un capteur (installé à proximité des compteurs d’eau) et les algorithmes de l’intelligence artificielle. Le dispositif est intelligent dans la mesure où il signale, en temps réel, les pertes d’eau dues à des dégâts, défauts ou anomalies dans les systèmes de distribution. La technologie développée en interne récupère et analyse les données toutes les 30 secondes. Elle est capable d’évaluer si une consommation élevée est due à un mauvais comportement (un robinet laissé ouvert, par exemple), une fuite ou un élément externe comme un adoucisseur trop gourmand. Et cela peut rapporter gros aux gestionnaires de biens immobiliers puisque la start-up parle d’une réduction de la facture pouvant aller jusqu’à 22 %. « Depuis nos débuts, nous avons déjà permis à nos clients d’économiser 20 milliards de litres d’eau », soulignait en fin d’année Grégoire de Hemptinne, un des fondateurs de l’entreprise – avec Alex McCormack et Zinnedine Wakrim – qui a repris la fonction de CEO en 2024.
Double crise
Pour autant, la vie aquatique n’a pas été exactement un long fleuve tranquille, sans frissons ni angoisses, pour Shayp qui, en pleine phase de croissance et d’investissement après une levée de fonds de deux millions d’euros, s’est heurtée de plein fouet à la double crise sanitaire et énergétique. Comme le dit notre interlocuteur, la priorité n’était plus alors aux économies d’eau. Il a fallu s’accrocher à la bouée, réduire la voilure et les équipages, oublier même de se rétribuer à la tête du vaisseau qui venait tout juste d’obtenir la certification B Corp. La tempête un peu calmée et la situation assainie, la roue du moulin a fini par tourner à nouveau dans le bon sens, aidée par un ajustement de cible visant les plus gros clients du secteur privé, grande distribution, hôpitaux, sites industriels, écoles ou universités, et par des partenariats avec des gestionnaires de bâtiments, des courtiers en assurances ou des consultants en durabilité. C’est forcément avec les professionnels, à grande échelle, que l’on peut avoir l’impact le plus important sur la consommation, et la reprise d’activité s’est finalement concrétisée en 2024 avec un break-even dès l’été et un chiffre d’affaires dépassant le million d’euros pour une économie d’eau chiffrée à plus de six milliards de litres pour environ 8.000 bâtiments.
Du Parc des Princes à Manneken-pis
Sur notre planète climatiquement en crise, menacée de plus en plus par la sècheresse en de nombreux endroits, c’est le genre d’invention que l’on devrait qualifier d’utilité publique. On n’est pas étonné d’apprendre que des projets concernent l’Espagne, voire plus tard la Californie et le Mexique. Même un pays tempéré comme le nôtre, qui a vécu en 2024 l’année la plus humide de son histoire météorologique, a connu des alertes au manque d’eau dans le passé récent. « Or, sur une année, on considère qu’une fuite goutte à goutte peut représenter la consommation d’une personne », dit-on chez Shayp qui, au delà de la Belgique, se développe dans une petite dizaine de pays européens. La start-up a par exemple signé un contrat avec… le Parc des Princes où joue le PSG pour y optimiser la gestion d’eau déjà performante. Elle a aussi permis de détecter une fuite de 8 m3 par heure dans les canalisation de l’université de Toulon, l’impact de cette découverte s’étant même révélé plus bénéfique que la mesure interdisant aux habitants de la région de laver leur voiture, remplir leur piscine ou arroser leur pelouse durant l’été. La facture annuelle de l’établissement a été réduite de plus de 350.000 euros. Chez nous, Shayp travaille notamment avec une chaine de supermarchés bien connue, le stade Roi Baudouin et l’ensemble des bâtiments de la ville de Bruxelles. Ce qui l’a amené à repérer une fuite chez le plus célèbre des Bruxellois, Manneken-pis, qui ne faisait pas réellement pipi en circuit fermé. On en a parlé jusqu’en Chine. Si la petite firme bruxelloise a quitté le mode survie pour reprendre sa marche en avant, bénéficiant au surplus d’une notoriété à l’étranger susceptible de lui ouvrir pas mal de portes, elle n’en tire pas moins les leçons des mois difficiles. « On veut grandir, mais sur des bases plus saines, en mettant d’abord en avant la rentabilité de la société, plus question de brûler les étapes. » Pas mieux.
