En Belgique, une femme sur huit est confrontée un jour à un cancer du sein. On recense 11.000 nouveaux cas et 2000 décès par an. Fort heureusement, c’est aussi un des cancers que l’on soigne le mieux. On le doit à de grands spécialistes comme Martine Piccart, directrice scientifique de l’Institut Bordet, cofondatrice du plus grand réseau international de recherche dans le domaine, une sommité qui lui a dédié sa vie pour que d’autres puissent vivre la leur. Notre hommage admiratif, madame.
A pas de géant
C’est le cancer féminin le plus souvent diagnostiqué en Belgique, mais aussi un des mieux connus, des plus souvent détectés et dont le pronostic est dans l’ensemble le plus favorable, avec jusqu’à près de 90% de survie à cinq ans en fonction de son agressivité. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Si l’on en croit l’organisation mondiale de la santé, dans les pays comme le nôtre à revenu élevé, le taux de mortalité par cancer du sein, standardisé selon l’âge, a chuté de 40 % entre les années 1980 et 2020. Alors que dans le même temps le nombre de cas enregistrés a plus que doublé, parce que la population augmente, vieillit, parce que le contexte environnemental, les conditions de vie évoluent, parce que le dépistage systématique fait gonfler les statistiques mais permet également une détection précoce qui reste le moyen le plus efficace de lutter contre la maladie dans toutes les tranches d’âge. Et puis, nous y venons, la prise en charge thérapeutique a progressé à pas de géant, et continuera de le faire, même si on voudrait toutes et tous que cela aille plus vite. Martine Piccart la première.
« Certains cancers restent diaboliques »
« Durant des années l’annonce d’un cancer du sein pouvait ressembler à une sentence de mort », dit-elle. « Des progrès remarquables ont été réalisés depuis plus de vingt ans, la science a permis de mieux connaître la biologie des tumeurs, mais aussi d’affiner les outils de diagnostic et de diversifier les traitements, ouvrant la voie à des thérapies ciblées, à une médecine personnalisée. Il y a plusieurs sortes de cancer du sein, plus ou moins agressives, aux comportements différents, certaines restent diaboliques avec des métastases et des récidives que l’on ne comprend toujours pas. La maladie emporte encore, et si on considère que c’est un cancer que l’on guérit les dons diminuent, or ils sauvent au contraire des vies en finançant des recherches sur des problématiques plus individuelles qui intéressent moins les firmes pharmaceutiques. » Des pharmas avec lesquels Martine Piccart a cherché à collaborer, tout en se faisant respecter et en veillant à garder la maîtrise de ses recherches, ce qui demande du caractère. « Certains résultats ont été impressionnants, mais le besoin de contrôle de l’industrie a encore augmenté avec la compétition de plus en plus grande entre les firmes, difficile de faire valoir ce qui serait un modèle idéal entre mondes académiques et industriels. »
« J’ai bénéficié de mes propres recherches »
Au premier rang des réussites « communes », le développement par la firme Roche du Herceptin ou trastuzumab, en combinaison avec un second anticorps, le pertuzumab, capables de bloquer une antenne responsable de la croissance rapide d’un cancer du sein sur cinq, de mauvais pronostic. On a enregistré une diminution de moitié du risque de récidive. Dans ses recherches et négociations, l’oncologue bruxelloise présente un atout de poids avec BIG (Breast International Group) qu’elle a cofondé il y a près de 25 ans et qui rassemble plus de cinquante différents groupes de recherche dans le plus grand réseau international du genre. « Nous représentons 3.000 hôpitaux et environ 10.000 chercheurs, sur cinq continents », résume-t-elle. « J’étais frustrée par la fragmentation des essais cliniques en Europe et par leur ampleur aux Etats-Unis. Ma maman a été victime d’un cancer du sein alors que j’étudiais encore, ce qui m’a hyper motivée à me spécialiser dans les cancers féminins. J’ai rapidement constaté qu’elle n’aurait jamais dû faire douze mois de chimio, comme c’était le cas à l’époque, les études de grande ampleur ont vite montré que cela n’apportait aucun bénéfice par rapport à cinq mois. Pour clore la parenthèse familiale, j’ai eu moi-même un cancer du sein, c’était à prévoir vu mes antécédents, et je n’ai pas dû faire de chimio parce que j’ai bénéficié de mes propres recherches, à savoir le test Mammaprint que j’ai contribué à développer durant quinze ans. »
« Collecter des fonds c’est aussi mon rôle »
Le réseau BIG a engrangé de nombreux résultats améliorant non seulement le traitement des patientes, mais aussi leur qualité de vie. Une étude a, par exemple, montré que les femmes en âge de procréer atteintes d’un cancer du sein hormono-dépendant détecté à un stade précoce pouvaient interrompre leur traitement de manière transitoire, pendant deux ans, pour mener une grossesse à bien. Certains cancers du sein n’en restent pas moins particulièrement agressifs, des études doivent encore être menées pour mieux les comprendre, les soigner, cela coûte beaucoup d’argent, et c’est également Martine Piccart qui s’y colle. « Personne ne peut nier que les efforts de l’industrie pharmaceutique ont abouti à des progrès importants dans le traitement des cancers en général », dit-elle. « Mais certaines questions tout-à-fait vitales pour les patients n’auront jamais de réponse dans un système aux seules mains des industriels. BIG existe également pour répondre à des problématiques qui n’ont rien à voir avec un nouveau médicament, mais qui sont d’une importance cruciale pour ouvrir de nouvelles pistes de traitement. Il faut donc se battre pour trouver les millions qui manquent, collecter des fonds pour la recherche c’est aussi mon rôle. »
« D’incroyables leçons de vie et de courage »
Fille d’un gynécologue d’origine liégeoise et d’une professeure de langue néerlandophone, mariée à un chirurgien orthopédiste, Martine Piccart s’est lancée dans les études de médecine puis dans l’oncologie du sein « révoltée par le nombre de questions importantes restées sans réponse pour les femmes ». L’Institut Bordet est devenu sa deuxième (certains disent sa première) maison, une fois complétée sa spécialisation au New York University Hospital durant les traumatisantes années sida. De renommée mondiale, elle est la première femme qui ait été élue présidente des trois sociétés professionnelles oncologiques en Europe, l’EORTC (European Organisation for Research and Treatment of Cancer), l’ESMO (European Society for Medical Oncology) et l’ECCO (European Cancer Organisation). Elégante et combative, avec des airs de Simone Weil qu’elle admire, professeur à l’ULB, elle a reçu quantité de prix ou distinctions et a été élevée au rang de baronne par le Roi Albert en 2007. Pour autant, elle n’a renoncé qu’à regrets (elle a 71 ans) à la pratique et au contact direct avec les patients. « C’était un besoin et une envie », conclut-elle, « j’essayais de faire plus ou moins un mi-temps clinique/enseignement et un autre en recherche. Les gens vous apportent d’incroyables leçons de vie et de courage, et c’est à travers eux que l’on peut vraiment apprécier la vraie valeur des innovations thérapeutiques, que leur apport soit minime ou qu’elles représentent un bond en avant extraordinaire. »
